Prudence Rocaleux - Marthe Fiel
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Présentation Prudence Rocaleux de Marthe Fiel
- eBookLe lendemain, Prudence ne tarissait pas sur Fourvière. Il semblait qu'elle eût découvert la colline. Elle se rappela les terribles éboulements qui s'étaient produits quelque dix ans auparavant, et pendant qu'elle discourait avec sa maîtresse, elle s'écria tout à coup :
¿ Avant de monter, je regarderai si c'est bien solide. Je n'ai pas échappé aux bombes pour être étouffée sous des rochers¿
¿ Vous regarderez, Prudence¿
¿ Je n'ai pas beaucoup dormi, parce que je voyais toujours cette Bonne Dame devant moi. Il me semble que je serai heureuse dans cette ville. J'y trouverai peut-être la fortune¿ Aujourd'hui, je m'achèterai un billet de la loterie. J'ai toujours voulu devenir riche, parce que ça me pèse un peu de travailler sans arrêt et de dire sans cesse : oui, Madame¿
¿ Ne vous plaignez pas de votre sort, Prudence, surtout en ce moment, où il y a tant de malheureux, des réfugiés, des expulsés¿ C'est terrible !
¿ C'est vrai que je ne devrais pas ambitionner mieux. Être chez des patrons qui sont gentils, c'est un bon numéro de loterie¿ Pourtant, je prendrai un billet aujourd'hui¿ Je ne peux pas rester sur cette envie sans me la payer. Mais, assez bavardé ! le menu que j'ai soumis hier à Madame, je le maintiens ?
¿ Il me semble que ce sera bien. Il faut profiter des jours de viande.
¿ Oh ! quelle invention du diable que ces manigances de viande ou pas de viande ! et ces tickets, je n'y comprends rien de rien¿ « Vous n'avez pas besoin de comprendre », m'a dit un fournisseur. C'est pas commode quand même, parce que j'ai toujours peur qu'on me vole¿ Les gens sont si malins !
¿ Eh bien ! Prudence, allez à vos courses.
¿ J'y cours.
Mme Dilaret commençait à s'apercevoir qu'il fallait brusquer les conversations de Prudence, sans quoi elle risquerait de n'avoir plus une minute à soi. La veille, elle avait amusé son mari et son fils avec le récit des trouvailles pittoresques de sa servante, et quand Jacques avait appris qu'il serait gâté et choyé par elle, sa joie avait éclaté en un rire si frais et si jeune, que Mme Dilaret ne regrettait pas la venue de cette femme.
Elle n'oubliait pas non plus la manière originale dont elle usait pour connaître le caractère d'une fiancée, et cet épisode avait porté au comble la gaieté du jeune homme.
Il dit, très convaincu :
¿ Ce n'est nullement sot. Je suis de l'avis de Prudence. C'est quand un visage ne se sent pas observé, qu'il s'abandonne à son expression réelle. Votre nouvelle domestique est une bien amusante personne, et elle a une psychologie instinctive qui ne manque pas de piquant.
Aussi, quand Prudence servit le déjeuner, déploya-t-il toutes ses grâces. Quand on se sait apprécié, l'amour-propre vous pousse à vouloir l'être davantage.
Prudence ne vit dans ces attentions qu'une sympathie qui naissait pour elle de la part de ce grand garçon, qui pouvait largement être son fils. Elle lui présentait de bonne cuisine, et il le lui rendait en gentillesses. Elle redoubla de prévenances.
¿ Vous aimez les paupiettes, M'sieu Jacques ? Il y en a trois pour vous.
¿ Quelle chance ! s'exclama Jacques qui était bon mangeur¿ Je ne suis pas souvent aussi gâté.
¿ Il faut qu'un jeune homme se nourrisse bien. Vous avez besoin de forcir.
Mme Dilaret n'était pas très satisfaite de ces petits colloques qui constituaient des accrocs au protocole ; mais elle se disait qu'il fallait bien que cette isolée s'associât un peu à la vie de famille.
Quand le trio fut installé dans le petit salon pour la minute du café, M. Dilaret se tourna vers sa femme pour lui dire :
¿ Il me semble que Prudence empiète déjà sur vos prérogatives ?
¿ Je ne sais comment elle s'y prend, répliqua vivement Mme Dilaret ; mais on est désarmé devant elle à cause de sa faconde d'une naïveté bonasse. Elle a, en même temps, des aperçus si singuliers qu'on l'écoute pour en entendre d'autres¿ J'avoue que je m'y laisse prendre, alors que je devrais lui imposer silence¿
¿ Ne le faites pas, maman, vous vous priveriez d'un plaisir. Les sources de distraction sont si peu nombreuses, que vous auriez tort de négliger celle-là.
¿ Nous verrons par la suite ce qui résultera de cette familiarité, répondit Mme Dilaret.
Plusieurs jours passèrent sans que la vie fût marquée d'incidents à retenir.
Prudence effectuait ses courses et revenait avec des commentaires plus ou moins agréables sur les commerçants.
¿ Voici ce que j'ai pour 60 francs, Madame, de la « ruelle » de veau.
¿ On dit rouelle.
¿ Cela m'est égal ! c'est toujours du veau¿ du pauvre veau qui sera à peine juteux. On se demande avec quoi ça a été nourri ? Je ferai une timbale de macaroni bien corsée, parce que c'te viande ne tiendra pas au corps, et il ne faut pas que M'sieu Jacques ait faim en sortant de table. Pour ce soir, je ferai des haricots verts. Au mois de juillet, on nage dans l'haricot. J'aime assez les commerçants de Lyon. Y sont presque plus aimables qu'à Paris. Y blaguent moins. À Paris, dès que mon boucher me voyait, c'était des hurlements ! « Tiens, v'la Mâme Prudence, qu'est-ce qu'on va lui vendre à cette chère petite dame ? » Je suis bien en chair et je n'ai pas de papillotes. Tout le monde riait, bien sûr. Si j'étais bien lunée, ça passait ; mais quand je m'étais levée du pied gauche, oh ! alors, il n'en menait pas large, ce gros ! Je lui disais : « Servez vot' marchandise, au lieu de dire des bêtises, et donnez-moi bon poids ! » Vous vous doutez, Madame, que quand on riait, la balance ne se surveillait pas, et que le boucher en bénéficiait.
Il arriva qu'un matin, Prudence revint dans un état fou. En entrant, elle s'écria :
¿ Je suis perdue !
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