Tom Jones Tome II - Henry Fielding
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Présentation Tom Jones Tome Ii de Henry Fielding
- eBookEt d'abord, quel parti devait-il prendre par rapport à Sophie ? L'idée de la quitter lui déchirait le coeur, celle de la réduire à la misère le pénétrait d'un sentiment plus douloureux encore. Si, dans l'ardeur de la posséder, il pouvait hésiter sur l'alternative, était-il certain qu'elle consentît à le rendre heureux, au prix de sa ruine ? Il craignait d'ailleurs d'affliger M. Allworthy et d'encourir son ressentiment. Enfin, l'impossibilité manifeste du succès, même en y sacrifiant ces diverses considérations, termina sa pénible incertitude. Ainsi l'honneur, la reconnaissance, et le désespoir, joints à un véritable amour, triomphèrent de sa brûlante passion. Il résolut de fuir Sophie, plutôt que de la précipiter dans un abîme de maux.
Cette victoire remportée sur lui-même, fit couler dans ses veines une vive et agréable chaleur. L'orgueil qu'il en conçut chatouilla si délicieusement son coeur, que peut-être connut-il en ce moment le bonheur suprême ; mais ce bonheur ne fut qu'un éclair. Bientôt Sophie revint s'offrir à son imagination, et mêler d'amers regrets aux douceurs de son triomphe. Quelle félicité il venait de sacrifier à l'austère loi du devoir ! Il gémit du succès de ses efforts, comme un général humain pleure sur ses lauriers, à la vue des innombrables victimes qui les ont arrosés de leur sang.
Déterminé à marcher sur les pas de ce géant, que le gigantesque poëte Lee appelle l'honneur, il ne songea plus qu'à faire ses adieux à Sophie, et s'achemina dans ce dessein vers une maison voisine, d'où il lui écrivit la lettre suivante.
« Mademoiselle,
« Quand vous réfléchirez sur l'horreur de ma situation, vous excuserez sans doute le désordre de cette lettre. J'ai le coeur si plein, qu'aucune expression ne peut rendre ce que je sens.
« Vous serez obéie, je fuirai votre chère, votre aimable présence. Vos ordres sont bien cruels ; mais j'en impute la rigueur à la fortune, et non à ma Sophie. La fortune vous ordonne, pour votre propre salut, d'oublier qu'il existe sur la terre un malheureux tel que moi.
« Croyez que je ne vous entretiendrais point de ma profonde affliction, si je pouvais espérer que vous n'en eussiez jamais connaissance. Je sais quelle est la sensibilité de votre coeur, et voudrais vous épargner l'émotion pénible que vous causent toujours les souffrances d'autrui. Ah ! quelque peinture que l'on vous fasse de ma dure destinée, ne vous en affligez pas ; je vous ai perdue. Tout le reste n'est plus rien pour moi.
« Ô Sophie ! il est affreux de vous quitter ; il est plus affreux encore de vouloir être oublié de vous ; et cependant l'amour, le plus tendre amour m'impose ce double sacrifice. Pardonnez-moi d'oser supposer, que mon souvenir puisse troubler un moment votre tranquillité. Si tant de gloire m'était réservée dans mon infortune, sacrifiez-moi sans balancer à votre repos, croyez que je ne vous ai jamais aimée ; songez surtout combien peu je suis digne de vous ; méprisez un insensé dont la présomption ne saurait être trop sévèrement punie? Je ne puis rien ajouter? Sophie, que tous les anges du ciel veillent sur vous ! »
Jones chercha en vain dans ses poches de quoi cacheter sa lettre, elles étaient entièrement vides ; dans son désespoir, il avait jeté à terre tout ce qu'elles contenaient, sans oublier le précieux portefeuille (dernier présent de M. Allworthy) qu'il n'avait pas encore ouvert, et dont il se souvint alors pour la première fois.
On lui procura de la cire, il cacheta sa lettre, et se hâta de retourner au bord du ruisseau, pour y chercher les objets qu'il avait perdus. Chemin faisant, il rencontra son ancien ami Black Georges, qui lui témoigna un vif chagrin de son malheur, car il en était déjà instruit, ainsi que tout le voisinage.
Jones l'informa de la perte qu'il venait de faire, et aussitôt ils dirigèrent ensemble leurs pas vers le ruisseau. Ils visitèrent chaque touffe de gazon, examinant avec une égale attention les lieux par où Jones avait passé, et ceux où il n'avait pas mis le pied. Leurs recherches furent inutiles. Les objets perdus n'étaient pourtant pas loin ; mais ils omirent de fouiller dans le bon endroit, c'est-à-dire dans la poche de Georges : celui-ci avait eu le bonheur de les trouver un moment auparavant, et en ayant reconnu la valeur, il les avait gardés soigneusement pour son usage.
Georges, après avoir mis dans ses recherches autant d'activité, que s'il avait eu quelque espoir de succès, dit à Jones : « Monsieur, n'auriez-vous pas été ailleurs ? tâchez de vous en souvenir. Si vous aviez perdu ici votre portefeuille, depuis si peu de temps, il y serait encore ; c'est un lieu écarté où il ne passe presque personne : » et en effet, c'était par hasard que Georges lui-même était venu y tendre des collets pour essayer d'attraper des lièvres qu'il avait promis de fournir, le lendemain matin, à un aubergiste de Bath.
Jones renonça à l'espérance de retrouver ce qu'il avait perdu ; il cessa presque d'y penser, et s'adressant à Georges, il le pria instamment de lui rendre le plus grand des services.
« Monsieur, répondit Georges en hésitant, vous savez que je n'ai rien à vous refuser. Je désire de tout mon coeur de pouvoir vous être utile. » Dans le fait, la question l'embarrassait un peu. Pendant qu'il était au service de M. Western, il avait, en vendant furtivement du gibier, amassé une bonne somme d'argent, et il craignait que M. Jones ne songeât à lui faire quelque emprunt. Mais il fut soulagé de son anxiété, quand il apprit qu'il ne s'agissait que de porter une lettre à Sophie. Il s'en chargea avec beaucoup de plaisir ; au fond, il n'y avait guère de preuves de dévouement, que Black Georges ne fût prêt à donner à M. Jones ; car il était aussi reconnaissant qu'il pouvait l'être, et aussi honnête homme que le sont d'ordinaire ceux qui préfèrent l'argent à tout.
Ils furent d'avis que la lettre devait être remise à Sophie par le ministère d'Honora. Ce plan adopté, ils se séparèrent. Le garde retourna au château, et Jones alla attendre son retour dans un cabaret distant d'un demi-mille.
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