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L'étrange musicien - Jean Féron

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      Présentation L'étrange Musicien de Jean Féron

       - eBook

      eBook - Jean Féron 18/11/2020
    • Format : Epub2
    • Auteur(s) : Jean Féron
    • Editeur : Gilbert Terol
    • Langue : Français
    • Parution : 18/11/2020
    • Format : Epub2
    • Compatibilité : Android, Windows, iOS, Desktop, Liseuse
    • ISBN : 1230004354468



    • Un soir du mois de juin 1674 ? c'était lundi le 25 ? une barque à deux voiles filait doucement dans la brise de l'Ouest sur le Saint-Laurent. Cette barque venait de Ville-Marie et se dirigeait sur Québec. Un nautonier et trois hommes d'équipage la conduisaient.

      On voyait sur le pont un vieux mendiant assis près d'une jeune femme, jolie et gracieuse, quoiqu'elle fût d'une mise très simple et quelque peu grossière comme celle des femmes du peuple, et en dépit de ses yeux rougis par les larmes récentes, de son visage pâli et tiré par la fatigue du voyage, et malgré aussi le voile de mélancolie et d'inquiétude qui flottait sur toute sa physionomie. Elle pressait dans ses bras et contre son sein un jeune enfant enroulé dans un châle de laine bleue. Si la journée avait été chaude, ce soir-là les brises du fleuve apportaient des fraîcheurs contre lesquelles il pouvait être prudent de prémunir un petit enfant.

      Dans le lointain, vers l'Est, on voyait des lanternes s'allumer et se balancer sur les flots.

      ? Patience et courage, disait le mendiant, nous arrivons. Vois, Chouette, ces falots qui dansent là-bas, accrochés au mât de misaine des navires? c'est Québec !

      ? Je suis bien contente, père Brimbalon, de revenir à Québec et à mon foyer ; mais, encore une fois, comment Flandrin va-t-il m'accueillir !

      Elle se remit à pleurer.

      ? Je te l'ai dit, Chouette, ça me regarde tout ça. J'arrangerai la chose, car je ne fais jamais rien à moitié. Si je t'ai ramenée de Ville-Marie, je ferai le reste, sois-en sûre. On est mendiant, c'est vrai ; mais on n'est pas si pingre que nous en donne l'air la besace qu'on porte au dos. Je te le répète : sois tranquille, j'arrangerai ça.

      Cet homme, en effet était le mendiant Brimbalon, domiciliant en la basse-ville de Québec. Comme il venait de le dire, il ramenait de Ville-Marie la femme de Flandrin Pinchot.

      Elle avait abandonné son mari, plus d'un mois auparavant, pour l'avoir cru infidèle, et elle s'était réfugiée à Ville-Marie pour y reprendre son ancien métier de fille d'auberge. Personne n'avait pu savoir ce qu'elle était devenue, son mari moins que tout autre. Or, il était arrivé que le mendiant Brimbalon, lequel, à ses heures, savait se muer en trafiquant de pelleteries, s'était rendu à Ville-Marie pour y négocier certaines fourrures. Là, dans un cabaret de bas étage il avait découvert la femme de Flandrin Pinchot, qu'on avait surnommée « Chouette ». La jeune femme regrettait son escapade et elle avait manifesté le désir de revenir à son foyer et à son mari ; mais la crainte de se voir mal accueille l'avait retenue. Le père Brimbalon, ayant un batelier à ses frais, s'était chargé de ramener la jeune femme à Québec.

      Et maintenant, voici qu'on arrivait. Dans une demi-heure au plus on accosterait au quai du Roi. Puis, après quelques minutes de marche, la jeune femme pourrait frapper à la porte de son logis, et Brimbalon à celle de sa baraque.

      C'était le « chez-soi ».

      Or, il semblait à la femme de Flandrin Pinchot qu'elle avait quitté son foyer et son Québec depuis de nombreuses et longues années. Pourtant, un peu plus d'un mois seulement s'était écoulé depuis son départ précipité ; oui, mais ce mois-là lui paraissait, à ce moment précis, avoir la longueur d'un siècle.

      Lorsque le petit navire commença de sillonner les eaux du port, une vive émotion fit trembler la jeune femme.

      ? Québec ! Québec ! murmura-t-elle.

      Et malgré la nuit qui se fait rapidement, elle veut regarder, elle veut voir. L'obscurité n'est pas tout à fait venue encore, et le firmament s'éclaire des milliers d'astres qui s'allument. Les eaux du Saint-Laurent ont pris une teinte gris-sombre, on y aperçoit encore quelques voiles blanches, petits navires rentrant au port. On les croirait immobiles, elles glissent si lentement sous la brise qui se meurt. Et ça et là retentit la voix sonore d'un quartier-maitre à la commande. Souvent aussi un gai refrain s'élève de la bouche d'un matelot content de sa journée. Les navires à l'ancre sont silencieux, on les penserait abandonnés. Ils se balancent doucement et avec grâce sur la houle légère. Lorsqu'on passe près d'eux, on entend la lame clapoter contre leurs flancs.

      Et voici à gauche l'imposante et sombre masse du Cap Diamant. Et voilà le Fort et le Château Saint-Louis. On distingue assez nettement les murailles de pierre qu'on a élevées du côté du fleuve, mais de la ville-haute on n'aperçoit que les clochers des églises et des couvents dressant vers le ciel leurs flèches effilées et gracieuses. Au pied du gigantesque promontoire, des falots suspendus aux portes des boutiques et de rares réverbères indiquent la basse-ville, ses quais et ses jetées. Et au-dessus de tout cela, au loin et vers le couchant, les dernières et pâlottes lueurs du jour illuminent faiblement le sommet des Laurentides.

      La femme de Flandrin Pinchot regarde d'yeux humides tout ce qu'elle a si souvent contemplé, tout ce qu'elle a tant aimé, tout ce qu'elle aime toujours.

      Et la barque avance encore, mais bien lentement. Le mendiant, silencieux, semble absorbé en ses pensées. À l'arrière, le nautonier et ses trois matelots devisent à voix basse.

      La femme de Flandrin tourne ses regards à droite, du côté Sud. Là, c'est Lévis et ses hauteurs. Le long du rivage on aperçoit des feux de bivouac, ce sont des campements de sauvages Abénaquis venus pour trafiquer avec les commerçants de la Capitale. Aujourd'hui, ils ont fait leurs affaires ; demain, ils reprendront la route des bois. Lorsqu'ils ont fait de bons marchés et s'ils ont pu obtenir de « l'eau-de-feu », ils se réjouissent bruyamment avant de retourner dans leur domaine. Mais ce soir-là les sauvages ne faisaient entendre que des chants monotones, longs comme des complaintes et souvent plus tristes et mélancoliques.

      Le père Brimbalon sortit tout à coup du silence en lequel il s'était renfermé depuis un bon moment.

      ? Veux-tu savoir une chose, Chouette ? Si je n'étais pas mendiant, je me ferais sauvage. Oui bien, je me ferais sauvage? Qu'on dise ce qu'on voudra, il faut bien reconnaître que ces gens-là mènent une vie facile : ils possèdent un domaine infini et ne connaissent ni les tracas ni les soucis. Oui, je me ferais sauvage, mais autant que possible chef d'une tribu où j'aurais plusieurs femmes pour veiller sur ma santé.

      Le mendiant riait, doucement. Mais ni son rire ni sa jovialité ne parvenaient à défiger les lèvres, d'ordinaire rieuses, de la Chouette, et encore moins à faire tomber de son joli visage les inquiétudes qui l'assombrissaient. Ah ! que lui importaient les sauvages ! Que pouvaient bien lui faire les plaisanteries de Brimbalon ! Ce jour-là, sa pensée appréhensive demeurait obstinément concentrée sur le foyer qu'elle avait quitté par un mauvais coup de tête et qu'elle allait revoir bientôt.

      Enfin, la barque accosta, et tout près d'un navire arrivé de France ce jour-là. Un matelot sauta sur le quai pour recevoir les amarres, les deux autres matelots carguaient déjà les voiles. Deux minutes après, le mendiant sautait à son tour sur le quai.

      ? Donne-moi ton petit, Chouette, dit-il en tendant les bras.

      La jeune femme se rendit à cette demande, puis, agile et souple, elle monta sur le bastingage et sauta légèrement sur le quai.

      Quand elle eut repris son enfant des bras du mendiant, celui-ci s'approcha du nautonier et dit :





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