Grandgoujon - René Benjamin
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Présentation Grandgoujon de René Benjamin
- eBookPREMIÈRE PARTIE
Il existe tout un genre d'humains, gros et affectueux, que leurs amis, avec un sourire, ap-pellent : « bons vivants » et qui ne sont, par leur nature, préparés à aucun accident de la vie. La mort les surprend et les navre. Et que la guerre éclate, ils sont désarmés, ayant dit et redit : « N'en parlons pas !¿ Il sera temps, si un jour¿ » Le jour est là : il faut le vivre. Alors ils s'affolent, et ils n'ont nul besoin d'être au danger pour se plaindre, car leur coeur est saisi par la misère des autres.
Mais la foule qui leur donnait son indulgence, soudain les couvre de son mépris. Simpliste, elle n'admet pas, la foule, qu'un homme en paix au coin de son feu souffre aussi rudement qu'un soldat dans la boue. Et pourtant, Grandgoujon était de ces gens qui, depuis le 2 août 1914, enduraient un martyre moral, incapable de respirer à l'aise dans le même air que des voi-sins malheureux, ¿ et d'une sincérité instinctive, lorsqu'au sortir d'un repas fameux, ventre chaud et bouche vermeille, gras tel que l'avait fait sa mère, épanoui malgré lui, il disait en hale-tant, dans un sursaut de réflexion réveillée :
¿ Cette guerre¿ me tuera !
Elle l'épuisait, sans que le monde vît comment.
N'étant pas sous les armes, et de figure poupine, il faisait l'effet d'un profiteur échappé au recrutement. Des femmes valeureuses pensaient, la bouche pincée : « C'est un fournisseur des armées. » Mais la mine, quel trompe-l'oeil ! Grandgoujon était une victime méconnue de cette catastrophe mondiale, trop brave homme sans être brave, de grand coeur et de petit courage, sans force pour dominer ses peines, car il était né d'une mère tendre et d'un père souriant.
Ce père, à l'âme douce, avait adoré la vie, ingénument. Certains officiers ministériels l'ayant dépouillé de ses rentes, il ne leur avait point gardé rancune, les excusant d'un mot qui le con-damnait lui-même :
¿ Je ne me connais pas aux affaires d'argent¿
Et il était entré dans l'administration. Fonctionnaire aimable, craintif et poète, heureux de ses habitudes et de sa sécurité, mais aimant les voyageurs, les enfants ou le passage d'un nuage qui projetait sur ses paperasses une ombre passagère. Hélas ! cet homme délicat, loin de tenir tête à la destinée brutale, était mort tout à coup à quarante ans, d'une pneumonie, répétant entre deux étouffements : « Mon Dieu !¿ Quel malheur ! » Sa femme, qui l'aimait comme une chienne aime son maître, ne répondait que des sanglots, et elle lui avait apporté son fils sur le lit, gamin de dix ans, noyé de larmes devant la détresse paternelle et l'éplorement de sa mère.
Premier gros chagrin qui avait amolli cette bonne nature douillette ; après quoi, il s'était pe-lotonné dans l'affection de sa « maman », et jusqu'à la vingtaine avait gardé des fossettes au menton.
Sa mère était avec les siens ou les autres, bonne comme une aïeule de conte de fée, d'une manière touchante et étourdie, dépensant son coeur en mille riens, ¿ âme fine, restée puérile, et dont la sensibilité s'effarait de tout ce qui n'est pas bonheur et lumière.
Voyant à son gros fils cette mine faite pour la joie, elle pensa, dès que le père fut parti : « Pauvre chéri, il ne faut pas l'attrister ! »
Aussi, au bout d'un mois de larmes brûlantes, elle s'obligea à rire pour qu'il eût la jeunesse qu'annonçait son visage. Navrée pour lui que Dieu n'eût pas fait chaque année quatre prin-temps, elle lui inventa des plaisirs pour chaque saison ; dans sa maison triste elle reçut des amis gais ; elle l'envoya à tous les spectacles de ce Paris qui possède un théâtre au coin de chaque rue ; et quand, après douze mois de frivolités, il était refusé à quelque examen par des profes-seurs maussades, sa mère montrait le poing à l'Université, et l'embrassait avec passion :
¿ Petit¿ pas de chagrin¿ et d'abord tu vas te reposer.
Dans sa sollicitude, elle le supposait, épuisé toujours. Dès qu'il avait le nez sur un livre, elle lâchait son ouvrage et soupirait :
¿ Ces pauvres jeunes gens !
¿ Quoi donc ? demandait son fils, heureux d'être distrait.
¿ Chéri, reprenait-elle, si tu te sens la tête lourde¿
¿ C'est-à-dire, faisait-il, que je commence à avoir faim¿
Elle courait chercher des gâteaux ; lui écartait ses livres : ils grignotaient ensemble. Puis, de la bibliothèque, il tirait un Hugo ou un Musset ; il se mettait avec des gestes à réciter des vers. Sa mère avait les yeux humides : « Ce que tu ressembles à ton père ! » Et ce gros enfant tout brillant de bonne humeur, la caressait, roulait la tête dans son cou, et d'une voix qui avait mué drôlement :
¿ Tu as bien fait, va, de me mettre au monde !
¿ Singe aimé, bredouillait-elle, mange, mon singe, prends des forces.
Il prenait aussi du poids et de la rondeur, mais une rondeur maniable en dépit du poids. ¿ Il n'était pas encombré de sa personne. Quand son coeur allait vers les gens, son corps aussi savait courir, et il paraissait léger, soufflé, abondant, irrésistible.
Mais soudain, avant qu'on eût pris garde, il arrivait que ce gros garçon éclatait en des co-lères aussi violentes que brèves. C'était un orage. Avec un bruit de tempête il saisissait, furieux, le premier objet près de sa main et l'écrasait ; puis, brusquement, ce courroux qui n'était qu'une révolution de ses humeurs, se fondait avec des grognements en une sueur inoffensive, qu'il tamponnait en soufflant comme un dieu marin. On pouvait dire, en ces minutes tumultueuses, qu'il n'était pas maître de soi ; son tempérament l'emportait ; il y avait eu dans la famille, du côté maternel, un grand oncle impétueux. Tout de suite d'ailleurs, il se faisait pardonner ; il s'accusait, souriait. Gourmand de tous les plaisirs, faible, généreux, il ne se connaissait pas d'ennemis. Seuls quelques amis vrais se vengeaient de sa santé en le soupçonnant d'une médiocre cer-velle. Et peut-être qu'il ne s'y construisait rien qui ressemblât aux idées ou aux images d'un phi-losophe profond, mais le coeur, pour le courant de la vie, y poussait tant d'idées chaudes et charmantes ! ¿ Sa mère, sans jugement, aurait dû faire de lui un enfant gâté, et voici que grâce à Dieu il devint un gros bonhomme, trop sensible pour être égoïste, insouciant, candide, con-fiant.
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