Les Ignorés - EUGÉNIE PRADEZ
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Présentation Les Ignorés de EUGÉNIE PRADEZ
- eBookOn vint appeler Suzanne Roy au moment où elle allait se mettre à table. Valentin Maubraz la priait de passer chez lui tout de suite pour une communication pressante. Sans prendre le temps de réfléchir, elle renvoya le messager avec la promesse de le suivre immédiatement, et elle alla en hâte mettre son chapeau.
Cependant, lorsqu'elle se trouva prête à partir, elle hésita quelques secondes. Ce n'était pas à la soupe fumante, qui allait se refroidir pendant son absence, qu'elle songeait avec cette ride soucieuse au front, non, ¿ froid ou chaud, ce qu'on mange nourrit le corps de la même façon et elle n'avait jamais eu le palais gourmand, ¿ elle pensait tout à coup à l'étrangeté de la démarche qu'on lui demandait au nom de Valentin.
Aller chez Valentin au vu et au su de tout le monde quand, dans la petite ville où après un long séjour à l'étranger elle était revenue attendre la mort, personne, non, personne n'ignorait qu'autrefois ils avaient été promis l'un à l'autre pendant plus de deux ans ! Était-ce possible ?
Une pudeur de vieille fille restée très jeune par le coeur, pudeur que des années et des années de célibat n'avaient pas éteinte, la tint un moment là¿ là¿, sur le point de manquer à sa récente promesse. Cependant, en s'assurant une dernière fois devant la glace que ses cheveux blonds, grisonnants, toujours prêts à dresser au vent leurs frisons volontaires, étaient bien retenus par le peigne, elle aperçut en même-temps son visage. Il était resté rondelet, la peau était rosée et saine partout, mais il avait l'air vieillot quand même, avec ses deux auréoles de rides autour des yeux et les autres plissures chiffonnant légèrement le bas des joues et le menton.
Comme si elle était faite à cette résistance d'un autre âge à des choses devenues pour elle sans conséquences, elle murmura :
¿ C'est égal¿ Quand on ne sait pas ce qu'il y a, il faut aller voir.
Et sans même penser à remettre la soupière à la cuisine, près du feu, elle sortit.
En face de sa demeure, un magasin de fruiterie étalait une marchandise de seconde qualité. Fruits, légumes, conserves, et quelques touffes de giroflées se mourant étranglées dans un verre sans eau, composaient l'étalage. Derrière le comptoir une grosse femme aux chairs pâles et molles, trop pesante pour imposer à ses pieds, disposés à l'enflure, le fardeau constant de sa personne, se tenait presque toujours assise. Elle avait constamment la tête tournée du côté de la rue où, de loin, elle percevait la venue des pratiques quotidiennes et les signalait aussitôt à son mari.
Lorsque c'était absolument nécessaire le petit homme grêle et hâve, aux yeux perçants et moqueurs, quittait à regret l'escabeau où, avant d'en faire des cornets, il dévorait des piles de journaux achetés au poids, et il servait le monde avec des flots de paroles, mielleuses ou froidement polies, selon la qualité de l'acheteur ou l'importance de l'achat.
En voyant sortir Suzanne Roy de chez elle à l'heure de son dîner, la fruitière héla son mari :
¿ Charpon, regarde donc : la Suzanne qui sort !
L'homme leva les yeux et dit :
¿ Eh bien !¿ et puis ?
¿ Où est-ce qu'elle peut bien aller à cette heure ?
¿ Qu'est-ce que ça me fait, à moi, où elle va ? Elle va jouer à la dame dans la rue, pour changer ; voilà ce qu'elle fait. Une vieille sans coeur qui n'achète jamais pour un sou de marchandise et qui ne te salue même plus en passant, comme si on ne valait pas autant qu'elle.
La grosse femme rit d'un long rire silencieux qui la secouait toute. Elle se calma enfin et dit :
¿ Si fait qu'elle me salue quand je suis dehors et qu'elle ne peut pas passer sans me voir.
Et elle resta un instant les lèvres pincées avec tout à coup de la colère sur sa figure pâle, puis elle ajouta :
¿ Avec ça que personne ne sait où elle l'a amassé, son argent. Elle est partie pauvre comme un rat, ça, je m'en souviens très bien. Elle est partie le jour où Valentin Maubraz l'a remerciée. On a même dit que c'est pour ça qu'il l'avait remerciée, parce qu'elle était pauvre comme un rat.
Charpon ne répondit pas. Il était retourné à ses paperasses et, bon gré mal gré, Mme Charpon ravala son envie de causer. Cette manie de lecture qu'avait prise Charpon depuis qu'ils s'étaient mis au commerce des fruits, la contrariait tous les jours, à tout moment, mais il n'y avait pas moyen de l'en guérir. Elle haussa ses larges épaules dodues, tendit la main vers la caisse à côté d'elle, l'y plongea tout entière et en retira une figue sèche, qu'elle se mit à déchirer de ses dents canines, aiguës et solides, sans cesser un instant de surveiller la rue pour y surprendre le retour de Suzanne Roy.
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