Hellé - Marcelle Tinayre
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Présentation Hellé de Marcelle Tinayre
- eBookMais plus doux que tous les éloges fut le regard que Maurice Clairmont jeta sur moi lorsqu'il entra avec ma vieille amie. J'y lus de l'admiration, de la sympathie, presque de la tendresse. Une autre jeune fille y eût-elle pressenti de l'amour ?
L'aisance mondaine de madame Marboy, la gaieté de Maurice animèrent la réunion. Maurice sut parler de la Grèce de manière à échauffer Lampérier et Walter, et l'Allemand même, charmé, lui proposa un rendez-vous à Olympie. Mon oncle parut soumis à cette séduction irrésistible, comparable au despotisme des femmes très belles. Quand je servis le café au salon, le poète était chez nous comme un roi dans son royaume. Tous les yeux étaient charmés ¿ et tous les coeurs.
Avril s'achevait, un avril aux chaleurs précoces, qui avait déplié partout les feuilles tendres et fleuri nos marronniers. Mon oncle fit ouvrir la grande porte-fenêtre qui donne accès sur le jardin. Clairmont venait de réciter un fragment de son drame, et ses grands vers sonores de l'Invocation à l'Aphrodite avaient laissé dans la nuit de printemps comme un frisson de syllabes amoureuses. À la prière de madame Marboy, mon oncle prit sa flûte, et je m'assis au clavecin.
Sur l'accompagnement des petites notes grêles, la voix de cristal de la flûte évoqua la promenade des ombres dans les asphodèles, au troisième acte d'Orphée. Que de fois, par des soirs pareils, nous avions enchanté nos âmes de cette musique vraiment divine, ¿ et d'où vint que je crus la jouer pour la première fois. Mes yeux se fermaient à demi : j'errais dans l'éternel crépuscule, sous les myrtes où Virgile vit passer Didon, indignée, silencieuse, et blessée d'un amour que la mort même ne guérit pas. Les flammes des bougies palpitaient. Le clair de lune découpait en noir la forme des branches. Quand j'eus cessé de jouer, on parla d'une voix plus basse, comme si quelque chose de sacré avait passé sur nous.
M. Grosjean réclama le whist coutumier. Walter venait de partir. Tous se groupèrent autour de la table. Je jetai un châle blanc sur mes épaules, et je sortis dans le jardin.
Maurice Clairmont m'avait suivie. C'était presque un tête-à-tête ; mais, par la porte vitrée, par les deux larges fenêtres, mon oncle et ses amis pouvaient nous voir, et, derrière les vitres, j'apercevais la sombre silhouette d'Antoine Genesvrier qui ne jouait pas.
C'était une de ces nuits virginales où la lune règne sur un empire de vapeurs lactées, de nacre, d'impondérable argent. Les étoiles s'étaient évanouies dans cette claire splendeur, comme les rêves d'une jeune fille dans l'éblouissement du premier amour. Les grands murs qui bordaient l'horizon n'étaient pas noirs, à peine sombres, d'un gris presque aussi pâle que le gris aérien des hautes tours. Parfois le vent se levait, comme l'haleine oppressée de la saison, et des pétales de marronniers tombaient sur le gravier des allées, sur ma robe et sur ma chevelure.
¿ Heure délicieuse ! disait Clairmont. Il me semble que le temps s'est arrêté, que demain ne viendra pas, que je n'ai jamais dû partir. Mon âme oscille entre la réalité et le songe, imprégnée de poésie, de musique, comme enivrée par un dieu. J'ai vécu ce soir des instants inoubliables.
Je ne répondis pas. Nous marchions côte à côte, et je regardais nos ombres ; elles se rapprochaient parfois jusqu'à se confondre dans une étreinte impalpable et muette qui troublait en moi une mystérieuse pudeur. Je ne souhaitais point que Maurice prenne ma main, ni qu'il prononçât des paroles tendres, et l'idée de l'amour était dans mon âme comme le soleil invisible dans le ciel. J'aurais voulu qu'une allée de myrtes, s'allongeant à l'infini, accueillît notre rêverie errante et que le baiser de nos ombres se prolongeât toute l'éternité.
Il parlait. Que me disait-il ? Je ne m'en souviens guère. Il ne disait pas qu'il m'aimait ; il ne demandait point mon amour ; mais il disait que je serais présente à toutes les haltes de son voyage : que nos communes émotions scellaient entre nous une chaîne mystique ; que je serais très jeune encore et plus belle, dans deux ans, quand il reviendrait¿ Nous n'étions pas des amants, puisqu'il me quittait sans souffrance, puisque je ne prononçais pas les paroles qui auraient pu le retenir. Nos ombres seules s'enlaçaient et se fuyaient pour s'enlacer encore, nos folles ombres amoureuses. Et, sous l'épaisse charmille, l'Éros mutilé souriait en nous regardant.
Il fallut rentrer, et ce fut l'adieu avec les formules banales et les gestes froids de la politesse. La porte se referma sur le jeune homme, qui s'en allait à l'aventure, en rêveur, en conquérant. Et il me sembla qu'une fleur éphémère et délicieuse venait de se faner, pareille aux narcisses de ma ceinture.
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