Comme tout le monde - LUCIE DELARUE-MARDRUS
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Présentation Comme Tout Le Monde de LUCIE DELARUE - MARDRUS
- eBookC'est un wagon de deuxième classe, en route, avec son long train noir, parmi la campagne du mois de mai. Il y a, contre la vitre, une petite demoiselle de quatre ans qui regarde les paysages, puis, à côté d'elle, une jeune maman qui tient, endormi sur ses genoux, un petit garçon de quelques huit mois, puis un père d'une trentaine d'années, assis en face de sa femme. Seules dans le compartiment, ces quatre personnes constituent la famille Chardier.
Isabelle Chardier, qui tient si tendrement le bébé contre elle, montre, dans l'ombre d'un chapeau simple, assez fané, son visage ovale et frais, où les grands yeux, légèrement à fleur de tête, sont d'une couleur toute unie, exactement pareille à celle des cheveux bouffants, c'est-à-dire châtain-roux. « Couleur lièvre », disait jadis le père d'Isabelle.
Sous son nez mignon, gentiment relevé, sa bouche est humide et rouge. Il y a, derrière ses lèvres, des petites dents pointues, saines, pas trop bien rangées. Elle est de moyenne taille et bien prise.
Léon Chardier, son mari : un monsieur comme beaucoup d'autres, ni grand, ni petit, ni beau, ni laid. Des yeux verdâtres, des cheveux taillés en brosse, une grande moustache foncée qu'il aime à mordiller.
La petite Chardier, Louise ou Louison, et qu'on a fini par appeler Zozo : c'est une gamine blonde qui sera brune plus tard, cinq grosses boucles luisantes, deux yeux gris plutôt jolis, et c'est surtout une paire de joues bien portantes. Boudinée dans un patelot rouge de l'année dernière, déjà trop étroit pour elle, son béret de marin à lettres dorées dans le dos, elle ne cesse de remuer ses jambes en bas de laine noire côtelée, ses pieds en bottines lacées, toutes neuves.
Quant à l'enfant de huit mois, le petit Léon, ou plutôt « le petit lion », paquet de vêtements chauds et blancs, il ne laisse voir de sa personne qu'un morceau de minois pareil à ceux des bébés incassables.
Justement, le voici qui s'éveille et sourit avant même d'avoir ouvert les yeux. Le petit lion est ce qu'on appelle « un enfant facile ».
¿ Passe-moi sa bouteille, Léon, demande Isabelle.
Elle a dit cette petite phrase en soupirant, car elle n'est pas encore habituée à l'idée qu'elle ne peut nourrir ses enfants. Humiliée déjà d'avoir élevé sa fille au biberon, elle a dû renoncer une seconde fois, lors de la naissance de son fils, à la joie d'allaiter.
Penchée sur le poupon, la voici qui s'absorbe à le faire boire. La petite Zozo regarde et bavarde. Les paysages, déjà, ne l'amusent plus. Léon Chardier a développé son journal, qu'il tient à deux mains devant sa figure.
Une vague joie habite aujourd'hui le coeur des époux Chardier, parce que ce wagon de seconde classe qui les secoue les emporte vers une nouvelle vie.
Ce matin, dès l'aube, ils quittaient quelque ville de l'Est, Nancy, peut-être. Depuis deux ans, ils y habitaient en attendant que ce Léon eût acheté l'étude d'avoué, but de ses désirs, qu'il vient enfin d'acquérir dans une toute petite sous-préfecture de l'Île-de-France.
Il va donc, après avoir été troisième, puis second, puis premier clerc dans des cités diverses, devenir à son tour avoué dans cette sous-préfecture de l'Île-de-France ! En somme, c'est maintenant qu'il va commencer sa vie. Jusque-là, marié, père, mais n'habitant pas chez lui, Léon Chardier n'avait pas de vrai foyer.
Que de patience, que de recherches, que de difficiles combinaisons pour aboutir à l'achat de cette étude !
La mère d'Isabelle, madame veuve Quetel, a bien voulu prêter une partie de la somme demandée par le vieil avoué vendeur de l'étude. Les parents et le frère de Léon, en outre, ont avancé quelque chose. Ainsi, la moitié de la somme, soit vingt-cinq mille francs, s'est trouvée constituée. Les autres vingt-cinq mille francs sont la dot d'Isabelle. Quant à la « contre-lettre », ce prix supplémentaire que l'acquéreur d'une étude paie en dehors du prix reconnu par la loi, son montant reste dû par Léon au vieil avoué. Cela représente une quinzaine de mille francs encore de dettes. Léon paiera chaque année les intérêts de l'argent prêté par ses parents et par sa belle-mère, en attendant qu'il puisse rembourser, et par annuités, la contre-lettre. Mais il est jeune, l'étude est bonne, il viendra bien à bout de ces dettes. D'ailleurs, Isabelle est très raisonnable. Elle se contentera d'une petite bonne pour les enfants et d'une femme de ménage pour faire la cuisine.
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