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Les Derniers Marquis - Louise Colet

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      Présentation Les Derniers Marquis de Louise Colet

       - eBook

      eBook - Louise Colet 06/08/2021
    • Format : Epub2
    • Auteur(s) : Louise Colet
    • Editeur : Gilbert Terol
    • Langue : Français
    • Parution : 06/08/2021
    • Format : Epub2
    • Compatibilité : Android, iOS, Desktop, Liseuse, Windows
    • ISBN : 1230004986638



    • Les vrais poètes et les sincères artistes s'imaginent toujours que la beauté et la grandeur qui les émeuvent dans la nature et dans l'art, produisent un effet analogue sur tous les esprits et sur tous les coeurs ; ils ont des étonnements naïfs en voyant des êtres indifférents ou distraits traverser les magnificences de la campagne, et entendre sans tressaillir des vers et de la musique sublimes, ou bien regarder sans les comprendre un marbre et un tableau de maître ; ils se figurent généreusement que les êtres qui n'expriment point leur admiration par des paroles ou par une émotion visible, sentent en dedans, comme on dit, et que leur silence est de l'étonnement. Hélas ! leur silence est de la sécheresse et l'absence presque complète des notions du beau et du bien, inséparables jumeaux que les Grecs nommaient par le même mot.

      Ce n'est pas que nous pensions que les esprits supérieurs et cultivés soient seuls capables de ces sensations idéales ; les coeurs tendres les éprouvent aussi ; de là quelques tressaillements et quelques acclamations dans les foules, toujours justes et toujours éclairées, par intuition, en face d'un spectacle produit par l'art ou par une nature grandiose. On peut être inculte mais inspiré ; c'est-à-dire propre à s'assimiler ce qui est grand et beau. Mais les demi-esprits médiocres, rétrécis par les petits intérêts ou les vanités puériles, s'enferment et se murent dans le cercle de leur éducation ou de leurs habitudes de castes.

      Ces réflexions me vinrent tout naturellement, il y a quelques années, pendant une saison d'eaux que je passais aux Pyrénées ; le hasard groupa sous mes yeux une curieuse scène, petit tableau burlesque dont le cadre incommensurable de ces montagnes faisait mieux ressortir les proportions mesquines.

      On était aux derniers jours d'août ; les Eaux Bonnes, qui durant trois mois avaient vu affluer les malades et les oisifs de toutes les capitales du monde, ne gardaient plus que quelques rares buveurs s'obstinant à attendre leur guérison de la naïade bienfaisante.

      Des Anglais et des paysagistes, qui ne faisaient que passer, venaient grossir parfois ce groupe retardataire ; nous avions été jusqu'à cent cinquante personnes à la table de l'Hôtel-de-France ; insensiblement les rangs s'étaient éclaircis, et de l'immense table en fer à cheval, un moment trop étroite pour le nombre des convives, à peine un bout restait-il occupé au déjeuner et au dîner par une dizaine d'habitués et cinq à six hôtes flottants. Parmi les premiers, on comptait deux nobles Espagnols, aux manières douces et chevaleresques ; un vieux magistrat de Pau, un employé supérieur au chemin de fer de Toulouse, un riche et ancien négociant de Bretagne qu'une affection de poitrine avait fixé dans le Midi ; un écolier dégingandé de dix-sept ans nommé Adolphe de Chaly et un très-bel Italien pâle et inanimé comme un marbre, vrai descendant d'un doge de Venise, dont la mort devait bientôt attrister Milan. Cette mort jette comme une ombre sur le récit assez gai que je vais écrire. Il y avait ensuite un petit monsieur très-correct de mise et de diction, M. Routier, riche fabricant de toile à Mulhouse, dont la femme aux allures puritaines et modestes avait conquis dès l'abord la sympathie des princesses et des grandes dames (maintenant parties) par ses déférences, sa mise simple et son soin perpétuel à s'effacer devant leur importance. Depuis que M. Routier et sa femme avaient été admis dans le cercle des princesses, ils se sentaient comme ennoblis ; ils prenaient des airs réservés et ne frayaient qu'à demi avec les autres convives. Seul le noble Italien leur paraissait d'assez bonne maison ; mais celui-ci, qui se mourait à la fois du mal qui le minait et de son patriotisme trahi, ne répondait pas aux avances du couple Routier ; il passait au milieu de nous comme un fantôme.

      Je n'ai jamais rencontré une pâleur plus effrayante et plus belle. Je le vois encore assis en face de moi avec ses traits de statue grecque, et sa peau mate sous laquelle le sang ne circulait plus. Ses grands yeux noirs éclairaient le visage immobile, et seuls lui prêtaient un reste de vie et de mouvement. Ses cheveux bruns retombaient irrégulièrement jusqu'à son cou amaigri ; on eût dit un voile funèbre ; son corps flottait dans des vêtements aristocratiques mais sans recherche ; il paraissait distrait et insoucieux de tout ce qui l'entourait. Il vivait déjà dans la mort, il la sentait venir à pas précipités, à peine goûtait-il de ses lèvres blêmes à quelques mets aussitôt renvoyés.

      Lui et une femme avec laquelle je m'étais liée étaient les seuls êtres un peu caractérisés de cette société nomade. La femme, qui se nommait Nérine B?, séjournait depuis deux mois aux Eaux-Bonnes pour sa santé et aussi pour des travaux d'art ; elle dessinait admirablement les paysages grandioses qui nous entouraient et écrivait les traditions du Béarn. C'était une femme d'une rare supériorité, et quoiqu'elle eût quarante ans, sa beauté avait été telle que les jours où elle relevait ses épais cheveux d'un blond vénitien en bandeaux ondés et les massait vers la nuque en torsade ornée d'une barbe de dentelle et d'une fleur, elle causait encore une sorte d'éblouissement quand elle apparaissait dans sa robe de taffetas noir collante à sa taille superbe. Mais presque toujours accablée par la souffrance, elle arrivait à table en robe de chambre et en bonnet, insoucieuse des regards, et ne parlant à personne. Elle passait la journée dans les vallées les plus sauvages, dessinant et prenant des notes ; le soir elle ne paraissait jamais au salon où les danses et les parties de jeu de cartes et de dominos se formaient.

      Je l'avais rencontrée plusieurs fois dans la campagne ; nous commençâmes par nous saluer et par échanger quelques paroles ; mais insensiblement l'affinité de nos pensées nous lia. Je savais qu'elle aimait la solitude ; elle m'était à moi-même nécessaire ; aussi nous laissions-nous l'une à l'autre une entière liberté ; mais sitôt qu'elle souffrait ou que je souffrais, nous nous rapprochions bien vite. À table elle était placée auprès de moi ; j'étais la seule personne avec qui elle causât ; pour tous elle était polie mais réservée, ou plutôt la rêverie active de sa pensée la suivait partout et lui dérobait pour ainsi dire ce qui se passait autour d'elle ; cela lui donnait un grand charme ; j'ai dit qu'elle avait des jours, où sa beauté était encore surprenante.





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