Les Mystères du peuple Tome III - EUGÈNE SUE
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Présentation Les Mystères Du Peuple Tome Iii de EUGÈNE SUE
- eBookMoi, descendant de Joël, le brenn de la tribu de Karnak ; moi, Scanvoch, redevenu libre par le courage de mon père Ralf et les vaillantes insurrections gauloises, armées de siècles en siècle, j'écris ceci deux cent soixante-quatre ans après que mon aïeule Geneviève, femme de Fergan, a vu mourir, en Judée, sur le Calvaire, Jésus de Nazareth.
J'écris ceci cent trente-quatre ans après que Gomer, fils de Judicaël et petit-fils de Fergan, esclave comme son père et son grand-père, écrivait à son fils Médérik qu'il n'avait à ajouter que le monotone récit de sa vie d'esclave à l'histoire de notre famille.
Médérik, mon aïeul, n'a rien ajouté non plus à notre légende ; son fils Justiny avait fait seulement tracer ces mots par une main étrangère :
« Mon père Médérik est mort esclave, combattant, comme Enfant du Gui, pour la liberté de la Gaule. Il m'a dit avoir été poussé à la révolte contre l'oppression étrangère par les récits de la vaillance de nos aïeux libres et par la peinture des souffrances de nos pères esclaves. Moi, son fils Justin, colon du fisc, mais non plus esclave, j'ai fait consigner ceci sur les parchemins de notre famille ; je les transmettrai fidèlement à mon fils Aurel, ainsi que la faucille d'or, la clochette d'airain, le morceau de collier de fer et la petite croix d'argent, que j'ai pu conserver. »
Aurel, fils de Justin, colon comme son père, n'a pas été plus lettré que lui ; une main étrangère avait aussi tracé ces mots à la suite de notre légende :
« Ralf, fils d'Aurel, le colon, s'est battu pour l'indépendance de son pays ; Ralf, devenu tout à fait libre par la force des armes gauloises et la guerre sainte prêchée par nos druides vénérés, a été aussi obligé de prier un ami de tracer ces mots sur nos parchemins pour y constater la mort de son père Aurel : Mon fils Scanvoch, plus heureux que moi, pourra, sans recourir à une main étrangère, écrire dans nos récits de famille la date de ma mort, à moi, Ralf, le premier homme de la descendance de Joël, le brenn de la tribu de Karnak, qui ait reconquis une entière liberté. Je déclare ici, comme plusieurs de nos aïeux, que c'est le récit de la vaillance et du martyre de nos ancêtres, réduits en servitude, qui m'a fait prendre, comme à tant d'autres, les armes contre les Romains. »
Moi, donc, Scanvoch, fils d'Aurel, j'ai effacé de notre légende et récrit moi-même les lignes précédentes, jadis tracées par la main d'autrui, qui mentionnaient la mort et les noms des nos aïeux, Justin, Aurel, Ralf. Ces trois générations remontaient à Médérik, fils de Gomer, lequel était fils de Judicaël et petit-fils de Fergan, dont la femme Geneviève a vu mettre à mort, en Judée, Jésus de Nazareth, il y a aujourd'hui deux cent soixante-quatre ans.
Mon père Ralf m'a aussi remis nos saintes reliques à nous :
La petite faucille d'or de notre aïeule Hêna, la vierge de l'île de Sên.
La clochette d'airain laissée par notre aïeul Guilhern, le seul survivant des nôtres à la grande bataille de Vannes : jour funeste, duquel a daté l'asservissement de la Gaule par César, il y a aujourd'hui trois cent vingt ans.
Le collier de fer, signe de la cruelle servitude de notre aïeul Sylvest.
La petite croix d'argent que nous a léguée notre aïeule Geneviève, témoin de la mort de Jésus, le charpentier de Nazareth.
Ces récits, ces reliques, je te les léguerai après moi, mon petit Aëlguen, fils de ma bien-aimée femme Ellèn, qui t'as mis au monde il y a aujourd'hui quatre ans.
C'est ce beau jour, anniversaire de ta naissance, que je choisis, comme un jour d'un heureux augure, mon enfant, afin de commencer, pour toi et pour notre descendance, le récit de ma vie, selon le dernier voeu de notre aïeul Joel, le brenn de la tribu de Karnak.
Tu t'attristeras, mon enfant, quand tu verras par ces récits que, depuis la mort de Joel jusqu'à celle de mon arrière-grand-père Justin, sept générations, entends-tu ? sept générations ! ? ont été soumises à un horrible esclavage ; mais ton coeur s'allégera lorsque tu apprendras que mon bisaïeul et mon aïeul étaient, d'esclaves, devenus colons attachés à la terre des Gaules, condition encore servile, mais de beaucoup supérieure à l'esclavage ; mon père à moi, redevenu libre grâce aux redoutables insurrections des Enfants du Gui, soulevés de siècle en siècle à la voix de nos druides, infatigables et héroïques défenseurs de la Gaule asservie, m'a légué la liberté, ce bien le plus précieux de tous ; je te le léguerai aussi.
Notre chère patrie a donc, à force de luttes, de persévérance contre les Romains, successivement reconquis, au prix du sang de ses enfants, presque toutes ses libertés. Un fragile et dernier lien nous attache encore à Rome, aujourd'hui notre alliée, autrefois notre impitoyable dominatrice ; mais ce fragile et dernier lien brisé, nous retrouverons notre indépendance absolue, et nous reprendrons notre antique place à la tête des grandes nations du monde.
Avant de te faire connaître certaines circonstances de ma vie, mon enfant, je dois suppléer en quelques lignes au vide que laisse dans l'histoire de notre famille l'abstention de ceux de nos aïeux qui, par suite de leur manque d'instruction et du malheur des temps, n'ont pu ajouter leurs récits à notre légende. Leur vie a dû être celle de tous les Gaulois qui, malgré les chaînes de l'esclavage, ont, pas à pas, siècle à siècle, conquis par la révolte et la bataille l'affranchissement de notre pays.
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