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Veuvage blanc - Marie-Anne de Bovet

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      Présentation Veuvage Blanc de Marie - Anne de Bovet

       - eBook

      eBook - Marie-Anne De Bovet 04/02/2021
    • Format : Epub2
    • Auteur(s) : Marie-Anne de Bovet
    • Editeur : Gilbert Terol
    • Langue : Français
    • Parution : 04/02/2021
    • Format : Epub2
    • Compatibilité : Liseuse, Android, iOS, Windows, Desktop
    • ISBN : 1230004522553



    • En ce logis dévasté par la douleur, l'orpheline est seule. Son corps souple et frêle, qu'affine encore la mince étoffe noire, s'affaisse sous le poids d'une peine trop lourde. Elle demeure inerte, la pensée éteinte. Meurtris par les deux nuits de veillée funèbre, brûlés par tant de pleurs répandus, ses grands yeux de pervenche errent sans regard à travers la pièce sombre déjà, où flotte cet on ne sait quoi de lugubre qui est comme l'odeur de la mort.

      Dans ce salon luxueux, de froide élégance Louis XVI, l'ombre va s'épaississant. Du dehors ne pénètrent plus que faiblement les blêmes lueurs d'un déclin de journée grise et mouillée. La jeune fille en deuil ne songe point à donner la lumière. Ce n'est pas les domestiques qui y penseront. Au fond de leur office ils tiennent grand conciliabule. Dans l'évidente débâcle leurs gages en retard seront-ils payés ?

      L'orpheline a l'intuition de ce qui se passe dans ces basses cervelles et n'ose plus donner d'ordres. À cinq heures cependant, par le jeu automatique du service, on lui a apporté le thé, la femme de chambre a même insisté pour qu'elle goûtât.

      ¿ Il faut bien que mademoiselle se soutienne. Voilà deux jours qu'elle ne prend rien. Elle finira par tomber malade.

      C'est d'un timide merci que la jeune maîtresse a accueilli l'attention. Le plateau est encore là, sur la table de laque ; le samovar s'est éteint, la théière s'est refroidie. Et l'orpheline est seule. Quelques amies, à la vérité, l'ont entourée depuis le tragique événement, ce matin l'ont soutenue sur ce chemin de croix de l'église, du cimetière, l'ont ramenée chez elle quand tout fut consommé. Elles l'ont assurée de leur sympathie, lui ont fait des offres de service. Puis elles sont retournées à leurs affaires, à leurs plaisirs. Elle est seule, anéantie, abîmée dans son chagrin, plus cruel cent fois que celui habituellement causé par la mort d'un père.

      Une sonnerie électrique la fait tressaillir. Le cousin Sigebert sans doute qui rentre. N'ouvre-t-on donc point, et faut-il qu'elle y aille ? Mais si : voilà qu'on parle dans l'antichambre. C'est bien la grosse voix enrouée du notaire qui répond à celle, respectueusement étouffée, de Joseph. Retombée sur le siège où, depuis plusieurs heures, elle demeure comme paralysée dans son accablement, elle n'entend pas le colloque et les brusques répliques de son cousin aux insinuations obséquieuses et sournoises du valet de chambre.

      ¿ Mais oui, mais oui, ne vous inquiétez point¿ Vous êtes créanciers privilégiés¿ Si mademoiselle restera ici ?¿ Non pas, dites à la femme de chambre de préparer ses malles¿ Je l'emmène chez moi. Dans quelques jours je reviendrai. Pour le moment vous êtes gardien des scellés. Tenez-vous tranquille et prenez soin de tout.

      Aussitôt que Me Sigebert est entré dans le salon, suivi du domestique qui tourno les commutateurs, la jeune fille se dresse, angoissée. Lorsque, repris de zèle pour le service depuis qu'il se sait investi d'un privilège, Joseph a baissé les stores de soie claire, remis en ordre quelques meubles, qu'il est sorti enfin, empor¬tant le plateau, Me Sigebert s'éclaircit la voix.

      ¿ Eh bien ! ma pauvre petite Louise, vous sentez-vous un peu mieux ? Vous avez pris votre thé, je vois¿ C'est bien. Il faut réagir, ne pas laisser vos forces s'abattre¿

      Par une habitude machinale d'hospitalité :

      ¿ Vous en voulez peut-être ? balbutie-t-elle, sachant à peine ce qu'elle dit¿ Je vais sonner¿

      ¿ Non, non, merci, je n'ai besoin de rien. Ne vous occupez pas de moi.

      Elle n'y pense déjà plus. Prenant la main du notaire, qui s'est assis auprès d'elle, sur le canapé, d'une voix étranglée par les larmes qu'héroïquement elle refoule :

      ¿ Oh ! mon cousin, dites-moi bien toute la vérité, je veux savoir¿

      ¿ La vérité !¿ Hélas ! ma pauvre enfant, c'est une pénible mission que la mienne. Ce que j'ai appris au cours de mes hâtives démarches ne confirme que trop les apparences premières. Il est malaisé de mesurer dès aujourd'hui avec exactitude la profondeur du désastre. Un fait brutal toutefois, un fait douloureux d'ores et déjà est établi¿

      L'émotion du notaire se trouvant en conflit avec l'usuelle solennité de son langage, un embarras d'élocution en résulte qui l'oblige à reprendre haleine avec grand renfort de coups de mouchoir sur les tempes. Du geste familier à l'homme habituellement congestionné, il passe l'index entre son ample faux col et le gros cou replet ; puis, rafraîchi, il continue :

      ¿ Votre père avait pris de fortes positions dans la campagne de hausse de ce grand spéculateur dont la retentissante déconfiture vient de provoquer le krach du marché des sucres. Tellement que ses capitaux, jusqu'au dernier sou, seront loin de suffire à ses enga¬gements, en sorte que¿ Arrachée maintenant à sa torpeur, vivement Louise l'interrompit :

      ¿ Oh ! mais ce n'est pas de cela que je voulais parler. Depuis¿ depuis l'affreux malheur, j'ai bien compris que c'est la ruine et je ne m'en suis pas beaucoup affligée. Ce qui me déchire, voyez-vous, plus encore même que la douleur de l'avoir perdu, c'est qu'il m'ait quittée ainsi, volontairement¿ c'est qu'il n'ait pas pensé à moi, au chagrin qu'il me cau¬ serait¿ c'est qu'il m'ait abandonnée, qu'il m'ait laissée seule au monde. Il m'aimait bien pourtant et il savait bien que je l'aimais. Et ce serait par crainte de vivre pauvre qu'il s'est¿ qu'il a fait cette horrible chose ? Mais, mon cousin, j'aurais travaillé auprès de lui¿ et puis je l'aurais consolé. L'argent, mon Dieu, ce n'est pas tout dans la vie¿ Et parce qu'il n'en avait plus, il m'a abandonnée¿ il m'a quittée volontairement¿

      Ses dernières paroles se brisèrent dans un sanglot, secouant le corps menu depuis la nuque jusqu'aux talons. La large face colorée de Me Sigebert tourna au pourpre. Du mouchoir dont énergiquement tout à l'heure il s'épongeait, avec bruit il se moucha.





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