Un mort tout neuf - EUGÈNE DABIT
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Avis sur Un Mort Tout Neuf de EUGÈNE DABIT - eBook
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Présentation Un Mort Tout Neuf de EUGÈNE DABIT
- eBookLe médecin n'est resté que quelques minutes dans la chambre. Il a regagné vivement sa voiture où Paula s'est jetée derrière lui, tête nue. Et depuis elle n'a pas fait un geste, elle n'a plus dit un mot. Courbée, les bras inertes, elle se laisse glisser sur son siège, secouer par des cahots. Soudain, le médecin grogne. Alors, elle colle son front contre la vitre : la rue est barrée? Non ! jamais ils n'arriveront? rue de Belleville, tout en haut ! C'est la première fois qu'elle vient dans ce quartier? et à une heure si matinale ! Lorsqu'ils ont quitté Vaugirard, les rues étaient désertes, maintenant elles s'animent, une lueur bleuâtre y traîne. Des cafés sont ouverts : des hommes en sortent, y pénètrent, et tous, tous, ils commencent leur journée, ils continuent à vivre. Paula regarde, pour oublier. Impossible ! Elle se renverse, en sanglotant, et ne voit plus que le toit de la voiture, noir?
? Quel numéro ?
Paula ouvre sa main dans laquelle elle froissait un papier ; elle le déplie, le fixe des yeux, tandis que la lumière s'étale, que montent des bruits confus ; et encore une fois elle lit, d'une voix éteinte :
? En cas d'accident prévenir ma soeur Lucienne Dieulet, Bar du Télégraphe, 263.
Après le coup de feu de sept heures, Ferdinand Dieulet descend « faire sa cave » et Lucienne nettoie la boutique. Hier, jour de fête, ils ont eu beaucoup de clients, faudra que la Julie lave à grande eau le sol carrelé. Lucienne le balaie, pour l'instant. Elle s'arrête parfois ; elle pense qu'ils n'ont vu ni le gros Édouard, ni Albert, et se répète que depuis 1920 c'est le premier jour de l'an qu'ils ne passent pas en famille. Elle a vu son plus jeune frère, Victor, et leurs vieux cousins Barbaroux avec lesquels ils ont déjeuné sans entrain.
Lucienne pousse sur le trottoir les ordures et d'un dernier coup de balai les jette au ruisseau. Un autobus s'approche en ronflant ; sur le plat, à la hauteur du Bar du Télégraphe, crac ! le conducteur change de vitesse. Lucienne ne bouge pas. Il y a huit ans qu'ils tiennent ce bar, huit ans qui ont filé? Elle l'aime, leur coin. Presque en face de leur maison, c'est la rue du Télégraphe, la plus haute de Paris, dit-on, avec le vieux cimetière et les réservoirs de la Ville ; elle est large comme une place, provinciale, et deux fois la semaine s'y installe le marché. La rue de Belleville continue jusqu'à la porte des Lilas où l'on construit des immeubles énormes. Justement, en route pour ce chantier, voici des camions chargés de briques - alors, elles tintent, les bouteilles, au Bar du Télégraphe ! Lucienne dit, comme souvent à ses clients :
? Et quand je pense que lorsque mes frères et moi on était gosses, par ici on vadrouillait dans des terrains vagues?
Un taxi lance des coups de trompe, un brocanteur glapit, un homme marche en sifflant ; et du bas de Belleville monte le vacarme quotidien. Une boîte à lait à la main, un gamin sort de chez le crémier ; c'est le fils de la concierge du 263, il court.
? Hé ! crie Lucienne, gare la bûche.
Puis elle rentre et gagne l'arrière-boutique où elle prend un seau.
La voiture s'arrête.
Paula s'écrie : « Déjà ! » et elle se penche. Sur les vitres ternes d'une devanture elle déchiffre un nom, en lettres blanches : Ferdinand Dieulet. Oui, c'est là. Son angoisse grandit. Il va falloir qu'elle descende de voiture, qu'elle parle ; et leur raconte quoi, à ces gens? expliquer qu'elle et Albert ? ? Durant le trajet, quand elle retrouvait sa volonté, elle a bien essayé de réfléchir. Elle porte la main à son front, sa peau est moite.
? Je suis pressé, dit le médecin.
? Vous leur parlerez, vous ?
Paula, vraiment, à peine si elle a la force de descendre, traverser ce trottoir, lever les yeux. C'est ça, le Bar du Télégraphe que son Albert, dans un jour heureux, lui a décrit ? Le médecin en pousse la porte. Elle le suit, elle entre dans une salle obscure où quelque chose étincelle, c'est le zinc du comptoir. Elle entend demander : « Qu'est-ce que c'est ? » et il lui semble entendre une voix connue, ah ! que subitement il est devant elle, Albert.
? Vous êtes la soeur de M. Albert Singer ?
? Je suis sa soeur, oui. Pourquoi ?
Paula agite les bras, en criant :
? Docteur, taisez-vous !
Mais il poursuit :
? J'ai une pénible nouvelle à vous apprendre, votre frère est malade.
Alors, elle le repousse et lance d'une haleine :
? Il est mort !
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