Huit femmes - Marceline Desbordes-Valmore
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Le sacrifice.
« Elle a pleuré, la pauvre jeune fille ! elle s'est agenouillée, prosternée. Elle a imploré, conjuré en vain son inflexible père, pour se soustraire à cette union abhorrée, dont elle mourra, bien sûr ! »
C'est ainsi que la moitié de la vérité avait été répandue à l'occasion de ces scènes intimes ; car jamais jeune miss ne fut moins pleurante que la jeune Anna Aymer : elle n'était, s'il faut le dire, que franche et naturelle.
Jamais encore elle ne s'était évanouie ni n'avait cru ressentir la moindre attaque de nerfs, dans sa vie fraîche et rose de vingt ans. Dieu sait toutefois les évanouissemens et les crises vaporeuses dont on couronna les récits de sa douleur ! sans compter ses beaux cheveux blonds épars, arrachés dans une frénétique détresse ; ses belles mains tordues et mutilées l'une par l'autre dans les convulsions du désespoir. Quant aux larmes et aux sanglots, il y en avait trop pour qu'il fût question de les nombrer ni de les dépeindre. C'était à fendre les rochers ; à faire crouler les deux églises indignées, ces églises dont chaque pierre élevée vers le ciel attestait tant d'amour !
Les deux paroisses se soulevèrent donc en même temps pour jeter de hautes et différentes clameurs ; dans sa sympathie pour la belle Anna, dans son indignation contre le père, dans sa haine contre l'affreux marquis, dans son entraînement vers l'amant préféré, que l'on devait trouver mort le lendemain au pied de l'autel. Chaque habitant de la vallée déploya dans cette occasion l'énergie de sa passion personnelle et de son propre tempérament. Le moral entier du village atteignit bientôt le point culminant de surexcitation ; et quand le soleil se leva pour la solennité, on ne savait encore si l'on devait se parer de guirlandes menteuses, ou s'armer en signe d'émeute, ou prendre des habits de deuil.
Par un contraste qui me permit d'assister à cette grande agitation, la matinée fut remarquablement belle, et le cimetière de Sainte-Marie de Deepedale foulé par tous les êtres vivants des deux paroisses. Les femmes abandonnèrent leurs chaumières, les hommes leurs champs. Ici, les moulins furent livrés à eux-mêmes et tournèrent sur parole ; là, les enfans purent piller les armoires et se rendre malades à discrétion ; on ne leur en demanda point compte. Un intérêt seul avait suspendu tous les intérêts. Chacun était dans le feu de son opinion sur cette révoltante tyrannie, quand le cortége nuptial s'émut au loin et se mit en marche vers le lieu du rassemblement.
Alors, la foule enfiévrée se poussa violemment. Elle oublia la moitié de sa tendre pitié dans l'étonnement et l'admiration de la longue file des équipages éclatant sous le soleil, et remplis de personnages si richement vêtus, d'une tenue si droite et si majestueuse, qu'ils semblaient tous des reines et des rois.
Que l'on se figure les impériales surchargées de serviteurs ornés de longs rubans blancs flottant comme des plumes légères autour de leurs chapeaux galonnés d'argent : oh ! c'était merveilleux pour des yeux de village ! c'était à croire que tous les lords et les ladys de l'Angleterre s'étaient donné rendez-vous pour assister à ces noces que l'on venait de nommer maudites, et que l'on ne trouvait plus que somptueuses et royales.
Jamais parvis d'église ne vit onduler dans son enceinte tant de dépouilles d'autruches et de plumages de marabouts. Jamais les oiseaux de paradis ne déployèrent leurs aîles d'or sur plus de têtes opulentes. Jamais tant de nuages de fines dentelles ne furent soulevés à la fois par l'air frémissant du matin : j'en admirai, je crois, pour un million durant cette heure mémorable.
Quant à l'infortunée fiancée, elle était habillée comme toutes les fiancées de son rang et de ses espérances de fortune, dans le classique vêtement de satin blanc recouvert de point de Bruxelles, sans lequel il n'y aurait, dit-on, nulle fiancée possible dans les nobles familles d'Angleterre. Elle ne portait point de chaperon, dont l'usage commence à vieillir. La riche profusion de ses tresses blondes était entrelacée de diamants et de fleurs d'oranger. Une partie de sa charmante personne était cachée par un voile si long qu'on en voyait à peine sortir deux petits pieds paresseux à marcher vers l'autel, où le coeur n'entraînait nullement la jeune vierge boudeuse.
Sa taille, au-dessus de la moyenne, me parut légère comme un dessin de Flaxman ; son visage était pâle, ou du moins très blanc, vrai teint d'héritière anglaise ; mais, à la grande surprise de chacun, elle ne répandait point de larmes. Elle semblait avoir obtenu d'elle-même, par un sublime effort de soumission, la fermeté de subir le sacrifice tout entier. Elle cédait, muette, aux exhortations de sa mère, qui, au moment de quitter l'équipage armorié, avait vivement supplié sa fille de ne laisser échapper aucune manifestation extérieure de ses sentimens contre son futur mari.
Miss Anna était fille unique, par conséquent enfant gâtée.
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