La Lanterne sourde - Jules Renard
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À A. Roguenant.
Le fils de Mme Lérin avait dit à la servante :
¿ Françoise, il y a encore une poule dans le jardin !
Et Françoise avait répondu :
¿ J'y vais, monsieur Émile. C'est toujours la même : mais cette fois, gare !
Elle levait les bras et criait : « Poule ! poule ! » toute rouge et courant par les allées.
La poule était dans le carré des petits pois, à son aise sur la terre chaude creusée sous elle, inquiète toutefois de ce qui pouvait arriver. Précisément, il arriva une pierre.
La poule se leva en chantant bruyamment, sauta sur le mur, fit face à Françoise, et secoua ses plumes grises de poussière, puis douillettement calée, les yeux mi-clos, la queue en panache, par bravade attendit. Aussitôt Françoise agitant sa jupe avec bruit, les lèvres sifflantes, doubla le carré des petits pois. D'un bond la poule fut dans la rue. Tout semblait terminé. La rue appartient aux poules et rien de ce qui les y concerne n'importait à Françoise. Mais la servante ouvrit la barrière du jardin et fit claquer, tournoyer son torchon. La colère l'entraînait, peut-être aussi le plaisir de la course. La poule comprit le danger, longea la maison, dandinante, et entra dans la grande cour, en donnant aux herbes, çà et là, un coup de bec, quand elle avait le temps. Un moment elle se vit perdue. Elle s'était imprudemment logée dans un angle du mur, près de la grange, et déjà Françoise, la jupe écartée, lui barrait le passage. Affolée, d'un violent coup d'aile elle s'enleva de terre, se trouva perchée sur un bâton de l'échelle qui montait au « foineau », et, les ailes ouvertes en balancier, la gravit, à petits sauts secs, sans se presser, échelon par échelon, disparut. Françoise la suivit et à l'entrée du « foineau » s'arrêta.
Il était plein d'ombre ; le foin s'y entassait en galettes serrées. Un souffle chargé d'odeurs grisantes caressa le visage en sueur de Françoise.
¿ Tant pis, j'entre un instant, dit-elle. D'ailleurs, il y a peut-être des oeufs, puisque les poules y vont.
Le foin, pressé contre les poutres, s'y appuyant de toutes ses bottes, dégringolait jusqu'aux pieds de Françoise en escaliers irréguliers. La poule s'était installée en haut, dans un nid fait comme exprès pour elle. Il aurait fallu, pour l'atteindre, affronter des périls, enfoncer dans des trous, risquer des enjambées, se donner bien du mal, et encore ! Ce fut sans appréhension qu'elle vit la servante tenter l'assaut, tâter les couches de foin du bout du pied, pressentir les gouffres, osciller, s'arrêter prudente, se consulter et recommencer l'escalade.
¿ Attends, attends¿ disait Françoise, je vais t'apprendre, moi !
Qu'est-ce qu'elle allait lui apprendre ?
Son pied heurta quelque chose de dur, le manche d'une fourche enfouie dans le foin, jusqu'aux dents.
Françoise tomba sur le dos ; ses bras battirent l'air.
Elle sentit toute sa colère se dissoudre comme un fondant, et, fixée par la poule sérieuse, partit d'un rire prolongé.
C'était doux comme un lit de plumes, plus doux. Le foin la chatouilla de toutes ses pointes, jouant avec elle, la cernant, guetteur, prompt à surprendre un bout d'oreille. Elle se refournait d'une joue sur l'autre, se sentait une pelote dans chaque main, et, quand elle remuait les mollets, ses bas s'emplissaient d'aiguilles à tricoter. Elle fermait les yeux, les rouvrait, apercevait la poule toujours grave, absorbée, et criait encore, convulsive à force de rire :
¿ Poule, poule ! Oh ! la mâtine !
Vraiment elle prenait une douche de foin. Des poutres descendait une cascade d'herbes sèches. Des vagues lui tombaient sur les bras, sur le front, comme si le « foineau » fût changé subitement en une sorte d'étang onduleux. Elle ne voyait plus que de temps en temps, et par des éclaircies, la poule immobile. Les flots de foin coulaient régulièrement. Tout à coup, le rire de Françoise fut cassé net.
Le fils de Mme Lérin était agenouillé près d'elle.
¿ Comment, c'est vous, monsieur Émile, c'était vous !
Elle n'en revenait pas de le trouver là, tout contre, sans qu'elle l'eût soupçonné, monté du foin ou tombé des tuiles par enchantement. Il souriait d'un air embarrassé et mâchait un fétu. Avec la fourche il continuait de lui couvrir, comme d'un drap de foin, la poitrine, les jambes, tout le corps.
¿ C'est la poule, dit Françoise ; je suis tombée, mais je me relève, monsieur Émile.
Elle fit un effort vain.
¿ Allons, voilà que je ne peux plus, maintenant !
Elle recommença de rire de bon coeur, les bras tendus.
¿ Non, j'y resterai, bien sûr !
M. Émile jeta sa fourche en haut du « foineau » et prit les deux mains de Françoise. Elles étaient grasses, moites. Il se raidit, le corps en arrière, les genoux arcs-boutés, la souleva. Mais il dut lâcher tout. On était mal « parti » et Françoise retomba.
¿ À une autre ! dit-elle.
M. Émile reprit les deux mains. Longuement il en écartait les doigts pour y accrocher les siens, tentait un essai par les poignets, mais cela glissait trop, et il revenait aux doigts après un arrêt à la paume.
¿ Une, deux : y êtes-vous ?
Il y était, l'étreignait, l'étouffait, l'embrassait, et la baisait avec violence, très vite, sans un mot.
Du coin où M. Émile l'avait lancée, la fourche se précipita, ses trois dénis aiguës en avant, et le mordit. Il ne put retenir une plainte et, d'un revers de main, la rejeta plus haut encore.
Elle revint, mais hésitante, au moyen d'une glissade, sournoise, les dents toujours ouvertes, arriva sans bruit, inattendue, surprenante.
Cette fois ce fut Françoise qui cria, meurtrie dans toute sa chair.
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