Le Chèvrefeuille - Thierry Sandre
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Présentation Le Chèvrefeuille de Thierry Sandre
- eBookMe soupçonnera-t-on de n'avoir donné tant d'importance à de si petits événements et au récit minutieux d'une soirée entre mes soirées que pour préparer un coup de théâtre ? Tout mon soin ne fut au contraire que d'échapper à ce soupçon. C'est que, parmi ces détails que j'ai rapportés et qui ne m'avertirent point, parce que je ne pouvais pas prévoir ce que le premier venu peut maintenant prévoir, j'ai choisi et classé ceux qui doivent éclairer. Si je fus surpris, moi qui conte cette histoire, je crois que nul ne le sera. Je n'ai pas développé ces longs souvenirs pour le plaisir de mener le lecteur au fond d'une impasse. Ou bien, trop ému, je n'aurai pas su être assez habile, et l'on criera d'abord à l'invraisemblance.
Mais on l'a deviné : le 12 Novembre 1923, je n'allai pas chez Marthe, comme je m'étais promis d'y aller.
Je n'y allai point, car il se produisit pour moi, le 12 novembre, un coup de surprise. On l'a deviné : je revis l'homme à la barbe blonde que j'avais vu, la veille, écoutant près de moi les chanteurs de l'avenue de Wagram. Et je le revis, non point par hasard, mais parce qu'il vint me trouver chez moi.
Et il n'eut pas besoin de me faire étalage de preuves et de preuves. Toutes les objections qui m'auraient retenu fondirent d'un seul coup. Cet homme, en qui j'avais cru, la veille, reconnaître mon ami Maurice, je lui tendis les mains aussitôt : il était en effet, on l'a deviné, mon ami Maurice.
Comment ? Pourquoi ? Trop de questions me montaient aux lèvres. Je répétais seulement, stupide :
? Toi ! Toi ! Pas possible !
Et d'autres lambeaux de phrases sans ordre qui appelaient trop de réponses.
Dans notre émotion, nous ne parvenions ni à interroger ni à expliquer. Il nous a fallu plus de temps que je n'en prends ici pour nous habituer à l'impossible situation que le retour impossible de Maurice créait.
Une joie inespérée me serrait à la gorge. Je tenais Maurice par les mains, je le regardais.
? Toi ! toi ! disais-je.
Il était à Paris depuis la veille.
? D'où viens-tu ? D'Allemagne ? Ils t'avaient gardé au secret comme ils en gardent encore sans doute ?
Il eut un geste vague qui éloignait mes hypothèses.
? Je te dirai, fit-il.
J'attendais une confession chargée. Et je prononçais déjà le nom de Marthe.
? Marthe?
Mais Maurice eut un autre geste qui m'arrêta.
? Je te dirai, fit-il encore.
À procéder ainsi par demandes hâtives, je risquais évidemment d'embrouiller les explications de Maurice. Mieux valait, puisque le moment de stupeur était passé, laisser parler Maurice à loisir.
Il restait debout au milieu de ma chambre, les mains dans les poches de son manteau, les yeux fixés sur moi comme s'il voulait s'assurer que mon amitié de jadis était toujours pareille, et il me semblait plus embarrassé qu'à l'instant où il s'était présenté devant moi.
Il regardait aussi autour de lui. II constatait que rien n'avait changé de place dans ma chambre. Il en tirait peut-être plus d'embarras. Je pensais bien qu'il avait des choses extraordinaires à me révéler. De me les révéler là, dans cette chambre tranquille, où la vie avait un air d'immobilité qui déjouait toute aventure, je comprenais qu'il hésitât. Plus qu'un ami, il venait de retrouver chez moi tout son passé, tout notre passé commun d'avant la guerre.
? Tu n'ôtes pas ton manteau ? lui dis-je.
Il s'installa sur le divan, non pas en s'y allongeant tout de suite comme il faisait autrefois, mais peu à peu, en s'asseyant puis en s'étendant. Alors, et parce qu'il retrouvait ses vieilles habitudes, il prit une cigarette dans la boîte où il en avait toujours pris. Et alors je le reconnus tel que je l'avais toujours connu. Malgré sa barbe, qui ne m'était pas encore familière, je retrouvais ses gestes, ses tics, son amitié de nos causeries d'autrefois. Mais était-ce vraiment le même homme que je retrouvais ? De quelle aventure sortait-il ?
J'étais curieux de l'apprendre, curieux de tout savoir. Il m'avait, dès ses premières paroles, promis de me dire tout. Il s'exécuta sans difficulté, sinon sans fièvre. Mais je ne veux plus que transcrire, le plus exactement possible, ce qu'il me révéla. Et je m'abstiendrai de commenter, comme je m'abstins de l'interrompre, ou peu s'en faut.
? « Par où commencer ? dit enfin Maurice. Tout est si compliqué, et si simple néanmoins ! C'est pour simplifier que je te prie de ne pas me poser de questions. Je les prévois toutes d'ailleurs. J'y répondrai, sois sans crainte. Je n'ai rien à te cacher. Si je suis revenu, si tu me revois, sois persuadé que je l'ai voulu. Je ne te cacherai donc rien.
» Mon histoire, s'il y a histoire, est à la fois absurde et sinistre. Absurde, parce que je me suis lancé dans une aventure sans issue avec une ardeur que toi seul peux comprendre, puisque tu sais à quel point la guerre que nous menions nous enivra, dans les deux sens du mot, nous qui n'en sommes pas morts. Oui, absurde, mon histoire l'est, car j'avais tant d'autres façons d'en sortir ! Mais je n'ai pas réfléchi. Le coup de Verdun m'a détraqué, c'est certain. De pareils événements rendent fou, en grand comme en petit ! Tu le sais. Et puis je ne te demande pas de m'absoudre. Tu étais mon ami, tu es mon ami, et, quoi que j'aie pu faire et quoi que j'eusse pu faire, tu refuserais de me juger et je suis sûr que tu ne me reprocheras rien.
» Rien ? Si. Tu me reprocheras de t'avoir laissé si longtemps sans nouvelles. Tu me reprocheras d'avoir joué pour toi cette atroce comédie. Oui, mais tu ne savais rien, et, quand tu sauras tout, tu sauras aussi que, lancé dans cette aventure, je ne pouvais plus ne pas la conduire, ou plutôt me laisser conduire jusqu'au bout. Je fus du reste aidé par les événements. Ne m'interromps pas, je t'en prie.
» Verdun ? Au moment de Verdun, je n'en pouvais plus. J'aurais commis n'importe quelle sottise avec plaisir. J'y serais mort avec plaisir. Avec plaisir, tu m'entends ? Tu m'entends, mais tu ne comprends pas. Ah ! comment pourrais-tu comprendre ?
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