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Pierre qui roule - Rémi Tremblay

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      Présentation Pierre Qui Roule de Rémi Tremblay

       - eBook

      eBook - Rémi Tremblay 09/02/2021
    • Format : Epub2
    • Auteur(s) : Rémi Tremblay
    • Editeur : Gilbert Terol
    • Langue : Français
    • Parution : 09/02/2021
    • Format : Epub2
    • Compatibilité : iOS, Android, Windows, Liseuse, Desktop
    • ISBN : 1230004534051



    • LE BON VIEUX TEMPS

      On n'avait pas encore commencé à se vêtir de camelotte fabriquée en vue de l'usure rapide et des renouvellements fréquents. Chaque maison de cam-pagne avait son rouet et son métier à tisser. On culti-vait assez de lin pour suffire aux besoins de la famille. On le faisait rouir dans l'eau stagnante et, lorsque les tiges étaient suffisamment rouies, les voisins, et les voisines étaient convoquées pour procéder au broyage. Après avoir été séchées au four, ces tiges étaient distribuées aux brayeuses. qui les inséraient dans les brayes, espèce de banc portant une rainure sur laquelle on posait une poignée de lin que l'on broyait en rabattant à plusieurs reprises un gourdin assujetti par un bout et muni d'un manche dépassant le bout ex-térieur de la rainure. Ces poignées de lin ainsi broyées étaient passées aux peigneuses qui, à l'aide d'une plan-chette munie de longs clous, débarrassaient la fibre des écorces qui y adhéraient encore. Les déchets formaient l'étoupe servant à calfeutrer, et la belle filasse blonde était plus tard transformée en fil, en draps de lit, en serviettes, en chemises et en vêtements d'été. Ces tis-sus étaient inusables et se vendraient aujourd'hui à des prix très élevés, s'il y en avait encore.

      La laine des moutons, cardée, filée et tissée à la maison, fournissait la flanelle, le droguet, la grosse étoffe grise et la petite étoffe bleue qui servaient de vê-tements aux hommes, femmes et enfants. Les tuques, bas et mitaines avaient la même origine domestique. Il y avait des tanneries dans presque chaque paroisse. Chaque habitant était son propre cordonnier et son propre gantier. Les bottes sauvages et les souliers de boeuf, à l'empeigne ridée et grimacière, étaient cousus à la maison avec de la bonne babiche taillée à même la peau de veau. Il en était de même des doubles mitaines en cuir destinées à recouvrir, les mitaines de laine. Elles empêchaient celles-ci de s'user trop vite et leur aidaient à protéger les mains contre le froid.

      À propos de souliers de boeuf, je me rappelle qu'un Français avait bien fait rire les gens en leur demandant naïvement : « Mais, est-ce qu'on chausse les boeufs en ce pays ? Cette question était posée beaucoup plus tard ; après que la gloire, comme on disait alors, ? eût monté à la tête des gens au point qu'on n'allait plus à l'église sans apporter, au moins, ses souliers français afin de les chausser avant que d'entrer, dans le lieu saint. Cela ménageait beaucoup les chaussures de ma-gasin, mais cela usait les souliers de boeuf, et on a fini par abandonner cette pratique.

      On dépensait peu d'argent. On en avait peu à dé-penser ; mais on n'en avait pas besoin, puisqu'on avait tout à souhait à la maison. La vie des champs était loin d'être aussi monotone que nos citadins d'aujourd'hui pourraient le croire. Il y avait le brayage, les éplu-chettes, les levages, les corvées, les fricots, les noces et mille et une autres occasions de se réunir. Les tradi-tions se perdent, et l'énumération ci-dessus nécessite peut-être quelques explications. Je viens d'expliquer ce que c'était que le brayage. Aux épluchettes, la soirée se passait à dépouiller de leur enveloppe les épis de blé-d'inde. L'heureux mortel qui trouvait un épi à grains rouges avait l'avantage d'embrasser une jeune fille à son choix. L'épi rouge était ensuite confisqué, afin d'empêcher qu'on lui fit faire double emploi, ce qui n'était pas permis. Une énorme marmite pendue à la crémaillère de l'immense cheminée faisait bouillir les épis destinés au réveillon.

      Les corvées étaient devenues autre chose qu'une contribution obligatoire de travail. Ce mot, emprunté d'abord au service militaire, se prononçait courvée. Plus tard, dans les Cantons de l'Est, on en a fait le mot bi, emprunté au mot anglais bee et rappelant l'industrieuse abeille. C'était sur invitation que les, gens se réunissaient pour aider un voisin à faire un travail nécessitant l'union des forces rurales : le défrichement d'une pièce de terre, la construction d'un pont, etc. Le levage était une corvée pour l'érection d'un bâtiment. La journée de travail était suivi d'un repas pantagrué-lique et parfois d'une danse.

      On se rencontrait aussi, et très souvent à l'église, que tout le monde fréquentait assidûment. On avait de beaux chevaux, de belles voitures d'hiver et d'été. On se fiançait de bonne heure. Les mariages étaient pré-coces, surtout chez les femmes. Les deux grand-mères de Quéquienne s'étaient mariées à quinze ans, tout juste à la veille de passer vieilles filles.

      Les longues soirées d'hiver réunissaient les campa-gnards tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre. On jouait aux cartes ; pas à des jeux intéressés, mais à des jeux intéressants. Les femmes apportaient leur tricotage. La maîtresse de céans cardait ou filait. Les hommes fu-maient en s'occupant à de menus travaux de vannerie ou de cordonnerie domestique.

      On contait des contes, et chacun chantait sa petite chanson. Le poêle à deux ou trois ponts, provenant des forges de Saint-Maurice, était copieusement bourré de bon bois franc. Il ronflait en répandant une chaleur as-sez intense pour tenir les gens à une distance respec-tueuse ; mais n'empêchait pas l'eau de geler sur le banc des siaux.

      Parfois, l'un des assistants, et plus souvent l'une des assistantes, faisait une lecture édifiante. Malgré l'absence d'écoles françaises subventionnées par les pouvoirs publics, le nombre des illettrés était moins considérable qu'on ne serait porté à le croire. Bon nombre de jeunes filles instruites dans les couvents, dont l'établissement a précédé de beaucoup celui de nos collèges, s'étaient volontairement constituées les institutrices de leurs familles et des familles voisines. Le curé de l'endroit se faisait un plaisir d'enseigner la lec-ture et les éléments à ses paroissiens jeunes et vieux. C'était l'âge d'or, précisément parce que l'auri sacra fames n'avait pas corrompu nos moeurs campa-gnardes.





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