Celui qui n'a pas tué - Maurice Renard
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Présentation Celui Qui N'a Pas Tué de Maurice Renard
- eBook¿ Constant, pas de bruit, une seconde¿
Le vieux valet de chambre, courbé sur le tiroir ouvert d'une commode, se redressa et attendit, au repos.
À travers les rideaux de fin velours uni, couleur lilas, le grondement de Paris s'étouffait.
On entendit se refermer la grille de l'hôtel, avec son cliquetis de pesanteur et de précision. Puis, successifs, les quatre chocs assourdis d'une « boîte de vitesses » indiquèrent qu'une automobile puissante démarrait sagement, dans l'ombre.
Un klaxon caqueta au tournant de l'avenue.
Jean Fortel souriait, couché dans un lit soyeux et brodé. Il ôta de sa bouche une cigarette bleu pâle à bout d'argent, qu'on eût dite avoir été roulée au clair de lune, et il aspira largement l'air de la chambre close.
Un grand parfum très merveilleux y demeurait, sillage enchanté. Le cartel anglais sonna neuf heures.
Jean Fortel remarqua :
¿ Elles vont manquer les premières mesures¿
¿ La pendule avance, je crois, de quelques minutes, dit Constant ; je me permets de le dire à Monsieur¿ Puis-je continuer mon travail ?
¿ Continue, mon vieux, continue¿ D'ailleurs, le théâtrophone va nous renseigner ; j'ai l'Opéra-Français, ce soir.
Il poussa l'un des boutons du tableau téléphonique et décrocha le récepteur d'un appareil.
Constant, respectueux, patient, abandonna sa besogne une deuxième fois et se tint immobile, regardant avec indifférence ce lieu pourtant remarquable à cause d'une somptuosité sobre et d'une élégance du ton le plus confidentiel.
Le lit, vaste et bas, était un précieux monument, aujourd'hui singularisé par une profusion de toutes les choses distrayantes dont les plus tendres soins peuvent accabler un homme qu'une blessure immobilise.
Sur ce lit gigantesque, qui embrassait d'une seule courbe les tables et les bibliothèques de chevet venues du même bloc, il y avait toutes sortes de romans, un fouillis de revues et de journaux, un sous-main, des lettres décachetées, une boîte de cigares. À même le moelleux de la couche, Jean Fortel avait fait placer le coffre radiophonique, petite armoire lourde ouvrant ses battants sur les panneaux de réglage et tenant comme en laisse le casque d'écoute et le pavillon du haut-parleur.
Jean Fortel était plus grand que la plupart des hommes, et taillé en athlète. Sa chemise de soie dégageait une encolure redoutable, des poignets de lutteur ; et le cornet du téléphone semblait dans sa main un bibelot dérisoire.
¿ Tu as raison, dit-il. La pendule avance. On n'a pas commencé. J'entends le brouhaha de la salle et les musiciens qui s'accordent¿ Tiens, écoute !
Sur la table de chevet, un autre haut-parleur arrondissait son gosier d'ombre près de la lampe qui rabattait un éblouissement de plein jour. Jean Fortel toucha quelque manette. Cela fit naître une rumeur nombreuse. La salle de l'Opéra-Français projetait dans cette chambre à coucher retirée l'image sonore de son public et de son orchestre essayant à l'étouffée le tendu des archets, le jeu des clés, l'agilité des doigts, l'obéissance des lèvres. Sur une basse de chuchotements et de bruits indistincts, se détachaient un grondement discret de timbales, une phrase courte de clarinette, le trait d'une flûte, les octaves d'un hautbois. Des portes mystérieuses claquaient en sourdine. Une voix d'ouvreuse fut claire comme une apparition : « Par ici, madame, le troisième fauteuil. »
¿ C'est tout de même épatant, hein, Constant ?
Le valet hocha la tête, d'un air de respectueuse approbation.
Les bruits s'apaisèrent soudain. Une baguette de bois frappait un pupitre à petits battements répétés.
Jean Fortel évoqua la baisse des lumières mises en veilleuse, les deux lampes rouges « allumant » les trois coups¿
D'un regard bref, il consulta le cartel.
¿ Si le chauffeur de la mère Lehellier a conduit proprement, elles doivent faire leur entrée¿
Il voyait, en pensée, l'avant-scène ténébreuse, l'arrivée presque subreptice des deux femmes, les taches pâles des toilettes, des gorges et des bras, issus des fourrures rejetées¿ Jacqueline s'asseyait. Son grand éventail battait onduleusement. Mme Lehellier commençait à toussoter, à faire « hum, hum » sans parvenir à soulager son larynx éternellement inquiet. Jean Fortel croyait la voir, raidie dans son rôle de chaperon, orgueilleuse d'escorter Mme Jean Fortel¿
Il se tut en lui-même. La musique venait de surgir, crevant ses bulles divines. Le monde de l'ouïe se traversa de doux éclairs et de mille diaprures qui se suivaient, mêlaient leurs nappes irisées, leurs pénombres multicolores et leurs cascades changeantes.
Pelléas et Mélisande¿
Une reprise, avec une illustre chanteuse et un baryton à la mode.
Jacqueline était heureuse là-bas. Jean était donc heureux ici¿ Pelléas et Mélisande¿ Il se rappelait la première fois qu'il avait entendu le drame lyrique. C'était peu de temps après leur mariage. Jacqueline, folle de Maeterlinck et de Debussy, s'était fait un bonheur de l'emmener¿ Il se souvenait de la baignoire, de l'oeuvre découpée en images d'Épinal, émouvante et singulière¿ Il se souvenait surtout de Jacqueline et de la petite main frémissante qu'il avait tenue dans la sienne tout le temps¿
Lui, mon Dieu, la musique « moderne », il n'en était pas si féru¿ Il aimait plutôt les fanfares de trompes, le hourvari des chiens quand les fouets de chasse crépitent ou que les fusils tonnent, et le gémissement de la bise d'hiver dans les bois sans feuilles où la meute perce bien¿
Mais justement, Pelléas, cela débutait en vénerie, par une histoire de chasse perdue¿
Constant avait replongé dans son tiroir. Jean Fortel écoutait.
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