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De Goupil à Margot - LOUIS PERGAUD

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      Présentation De Goupil À Margot de LOUIS PERGAUD

       - eBook

      eBook - Louis Pergaud 01/11/2018
    • Format : Epub2
    • Auteur(s) : LOUIS PERGAUD
    • Editeur : Gilbert Terol
    • Langue : Français
    • Parution : 01/11/2018
    • Format : Epub2
    • Compatibilité : Windows, Desktop, Liseuse, iOS, Android
    • ISBN : 1230002771540



    • La mare stagnait, écrasée sous le soleil d'un midi de juin. Un voile transparent de vapeur impalpable, comme faufilé aux grands roseaux de la rive, en couvrait de sa gaze ténue le miroir étincelant. Les grandes feuilles larges des plantes aquatiques, les agglomérats d'algues d'eau douce, les câbles entortillés et verdâtres de vauchéries simulaient des trous d'usure que les saisons auraient faites dans son tain flamboyant, son tain que rénovaient et changeaient au fil des jours et au cours des nuits la touche vigoureuse des coups de soleil ou la caresse laiteuse des rayons de lune.

      Les saules qui la bordaient au couchant serraient leur ombre sur leur fût comme des femmes qui ramassent leurs jupes autour de leurs jambes pour se protéger des flaques de chaleur et des éclaboussures de soleil.

      Des bulles légères de gaz, comme des défauts passagers, venaient de temps à autre crever en soupir de respiration pénible, en suivant, telles des trachées pulmonaires, les grosses tiges des nénuphars qui ourlaient le pourtour de leurs feuilles d'une dentelle fugace de rides, comme s'ils eussent tenté traîtreusement d'agrandir l'usure du miroir éternel de ce coin de ciel.

      Mais presque aussitôt tout retombait dans la lourde torpeur que n'agitait pas un fil de vent, que n'égayait pas un chant d'oiseau et que berçait seule, dans les prairies fauchées, la cantilène monotone des grillons.

      Le peuple vert des grenouilles avait presque suspendu dès l'aurore son concert : seules encore, dans le matin, quelques solistes enragées, au goître blanc, gonflant leur membrane tympanique à fleur de peau, avaient lancé leur chant monotone de croa, croax, corex, croex.

      Mais toutes maintenant restaient immobiles, figées sur les feuilles où l'engourdissement les avait surprises, les yeux grands ouverts dans leur cercle d'or, respirant l'infini sans songer, muettes, ne daignant même pas jeter un coup d'oeil aux imprudentes sauterelles qu'un saut étourdi et imprévu avait déposées parmi elles, ou aux mouches multicolores qui, comme dissoutes dans la vapeur, bombillaient autour de leurs asiles.

      C'était pour elles l'heure de la grande paix et du grand repos ; elles partageaient la torpeur générale, elles participaient à la quiétude universelle qui les endormait avec toute la vie et les liait au reste de la création dans la confiance inconsciente que nul danger n'était proche, qu'aucun ennemi n'était à craindre.

      Quelques-unes s'étaient aventurées dans les grandes herbes de la rive, et, aplaties sur la terre humide que nulle vibration de pas ne faisait trembler, elles savouraient aussi, sans savoir, la torpeur bienfaisante de la vie suspendue dans la joie.

      La mare stagnait, abrutie de soleil.

      La tête haute, les cuisses ramassées, l'échine cassée à angle obtus, le ventre replet, Rana, dans l'attitude hiératique où l'avait immobilisée à Midi, reposait sur le socle d'une feuille flottante de nénuphar avec laquelle se confondait sa robe verte lamée d'or.

      Rana avait déjà cinq ou six fois vu revenir la saison où le sang peu à peu s'engourdit comme sous la brûlure périodique de ce midi de plomb, et où une force mystérieuse la contraignait, avec toutes les commères, transies et muettes, à franchir la sombre forêt aquatique des algues vertes qui garnissaient le centre de leur domaine, pour chercher dans la couche marneuse des profondeurs l'asile d'hiver.

      Cinq ou six fois, elle avait vu sa mare envahie avec les pluies d'automne par les hordes grasses des grenouilles rousses, aux tempes sombres, pèlerines de l'été, qui les délaissaient au printemps, après la saison de l'amour, pour courir les champs et les prés, en quête de sauterelles et de vermisseaux.

      Sur la mare, le silence, comme à la veille d'une crise, bourdonnait plus lourd et plus haletant ; des signes imperceptibles semblaient transpirer des choses, qui disaient que la vie, lentement, par degrés, allait de nouveau tout ressaisir et tout entraîner dans son courant.

      Rana sur sa feuille eut un clignotement. Donnait-elle par-là, à la vie, le signal de recommencer ? ou bien ce signal venait-il d'ailleurs, de la terre ou du ciel ? ? Un vent tiède et léger rida imperceptiblement l'eau de la mare, un oiseau siffla ; le sol au lointain vibra de pas lourds dont frissonnèrent les soeurs aventurées dans les roseaux. La vie reprenait avec ses dangers et ses luttes sans qu'on pût préciser quel ressort invisible, se déclenchant dans le mystère, l'avait tirée de la somnolence où elle s'était enlisée.

      Une grosse sauterelle verte aux longues antennes, telles des aigrettes coquettement rejetées en arrière, aux cuisses charnues, tomba les pattes repliées comme deux barres parallèles autour de son corps. Ses ailes fines aux nervures délicates comme de tendres feuilles n'étaient pas encore refermées que déjà Rana, détendant ses pattes de derrière, la gueule ouverte, l'engloutissait en retombant dans l'eau qui sembla ployer sous elle ainsi qu'une couverture élastique.

      La chasse recommençait.





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