Le siège de Paris - Juliette Adam
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Présentation Le Siège De Paris de Juliette Adam
- eBookNous apprenons à Paris que quarante mille hommes ont capitulé avec Mac-Mahon, que Napoléon III est prisonnier.
Cela s'appelle la défaite ou plutôt le désastre de Sedan. La douleur nous accable ; mais le désespoir fait bien vite place à l'indignation. On sort de chez soi, on ne peut pas porter seul l'écrasante charge des malheurs de la France. Vers sept heures du soir, les boulevards se peuplent ; tout le monde à la fois parle, gémit, s'indigne et discourt ; beaucoup de gens pleurent de rage. Dans le grand bruit que fait la foule, je distingue deux choses : la plainte et la menace. Nous sommes retenus en face du café des Variétés ; là, chacun déclare que l'humiliation et la honte de la France dépassent toute mesure ! On raconte que Napoléon III, en capitulant, a livré les munitions de l'armée, l'artillerie, mais qu'il a sauvé ses bagages à lui. Cette longue file de voitures qui embarrassait tant la marche de nos troupes à Reims, et qui avait fait surnommer l'empereur Colis III par nos soldats, toutes ces voitures sont hors de danger. Qu'importe le reste à cet homme ?
? Les Prussiens seront à Laon demain, et dans trois jours sous Paris, murmure un découragé. De quelque côté que nous regardions, c'est l'abîme. Notre dernière armée a capitulé. Nous ne sommes plus un peuple, mais un troupeau de prisonniers.
? Et ces hommes d'État de l'empire, messieurs, crie derrière moi un vieillard, où sont-ils aujourd'hui ? Les députés, les ministres, tous ces attachés à la maison de l'empereur, ces soi-disant cariatides du système, sont redevenus poussière. Vous verrez qu'il n'y aura pas un homme dans le parti bonapartiste pour arrêter l'effondrement.
Les exclamations désolées ricochaient autour de moi.
? Nous sommes trahis, nous sommes vendus, nous sommes perdus ! Nous voilà punis de nous être, pendant vingt ans, désintéressés de la chose publique.
? Nous avons trop répété : « À demain les affaires sérieuses ! »
? Aussi, à l'heure des mâles résolutions, nous n'avons pour nous sauver que des généraux imbéciles et des gouvernants affolés.
? À bas l'empire ! crient cent voix.
? Oui, tout vaut mieux que ce qui est !
Quoi qu'il advienne, nous ne serons ni plus stupidement commandés, ni plus odieusement gouvernés.
? Messieurs, citoyens, dit l'orateur d'un groupe de gens qui venaient de la rue Montmartre, hâtons-nous ! les Prussiens marchent sur Laon. Tâchons d'utiliser les heures de répit que nous laisse encore l'ennemi victorieux. Si nous ne pouvons plus attaquer, au moins essayons de nous défendre ; si nous ne pouvons sauver la patrie, sauvons au moins l'honneur !
Vers dix heures, le boulevard depuis la rue Montmartre jusqu'au nouvel Opéra ressemble à un immense forum.
Au-dessus de toutes les têtes se dresse le spectre du Deux-Décembre. On revoit les morts sanglants de ce jour néfaste mêlés à l'hécatombe de Sedan. La haine, la violence débordent de tous les coeurs ; les menaces, les injures, les récriminations s'amoncellent sur Bonaparte. Traître ! lâche ! ces deux mots répétés par des milliers de voix forment une sorte d'accompagnement sourd, mal rhythmé, irritant, plein d'orage, aux paroles aiguës et vibrantes qui jaillissent de toutes parts.
Un mouvement de va-et-vient continuel agite cette masse inquiète, désespérée, dont le flot monte et s'enfle.
La haine de la foule, un moment attachée et comme fixée sur Napoléon III, se détourne tout à coup en indignation violente contre le Corps législatif. N'est-ce pas le Corps législatif qui a voté cette guerre maudite et qui a consommé notre désastre par sa bassesse ? Cette chambre, cette misérable chambre a une séance ce soir même à minuit. Il faut marcher sur elle et la chasser !
Au moment de se former en colonne sur la chaussée, la foule s'arrête hésitante. Rien de plus étonnant que ce spectacle, exclusivement parisien. On cherche un mot d'ordre, un mot de ralliement, je ne sais quelle parole populaire qu'on chantera au besoin sur l'air des lampions et sans laquelle Paris ne s'ébranlera pas. On propose :
? À bas le Corps législatif !
? Non ! non !
? Alors, vive la République !
? C'est trop tôt.
? Vive la France !
? Connu.
? Mort aux Prussiens !
? Attendons.
Tout à coup les bravos retentissent, la foule acclame un mot, un seul? Comme un jet de lumière électrique, ce mot éclaire brusquement les intelligences, il définit le caractère de la révolution qui se prépare, il est l'expression de l'acte collectif le plus merveilleux qui se puisse accomplir, parce qu'il concilie cent opinions dans un seul cri, parce qu'il résume toutes les énergies individuelles en un acte commun, simple, puissant, irrésistible. Ce mot, qui a été successivement : Vive la Charte ! Vive la réforme ! est, le 3 septembre 1870, comme en juillet 1830 et en février 1848, un mot habile, sonore, que tous les partis répètent sans effroi, qui imprime au mouvement sa signification précise : c'est le mot Déchéance ! scandé ainsi par les Parisiens : Dé-ché-ance !
Une colonne immense, interminable, tenant la chaussée des boulevards, les trottoirs, psalmodie sur l'air des Lampions ce mot de Déchéance, s'agglomère, se grossit de tout ce qu'elle rencontre sur son passage, va vers la Bastille pour saluer le génie de la Liberté et réveiller le faubourg Saint-Antoine, endormi depuis vingt ans.
Quand nous revenons de la place de la Bastille vers le boulevard Montmartre, nous formons une masse serrée, dense, innombrable. Une députation se détache et se rend chez le général Trochu par la rue de la Paix. Des délégués choisis par la foule vont trouver les députés de l'opposition rue de la Sourdière.
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