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L'Assassinat du Pont-Rouge - CHARLES BARBARA

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      Présentation L'assassinat Du Pont - Rouge de CHARLES BARBARA

       - eBook

      eBook - Charles Barbara 28/01/2014
    • Format : Epub2
    • Auteur(s) : CHARLES BARBARA
    • Editeur : Gilbert Terol
    • Langue : Français
    • Parution : 28/01/2014
    • Format : Epub2
    • Compatibilité : Liseuse, Android, iOS, Windows, Desktop
    • ISBN : 1230000213655



    • « Lui-même tendait donc le piège où il devait bientôt venir se prendre.

      « Vous êtes venu une seule fois dans ce logement, le soir. A la nuit, vous n'avez pu l'apprécier qu'imparfaitement. Vous vous rappelez au moins qu'il était au rez-de-chaussée et ouvrait sur la rue. Les deux chambres contiguës, ménagées dans une porte cochère murée, en étaient nues et sombres. Le plancher, ni carrelé, ni planchéié, rappelait le sol d'une basse-cour dans les temps humides. Ces deux chambres, éclairées d'une part par un vitrage élevé qui voyait sur la rue, de l'autre par une fenêtre donnant sur une cour intérieure, ne communiquaient point avec le reste de la maison. La seule chambre du fond était encore trop spacieuse pour notre dénûment. Trois ou quatre meubles vermoulus y dansaient à l'aise, pendant que des journaux, des papiers, quelques livres, des fioles et divers ustensiles de ménage, le tout entassé pêle-mêle sur des tablettes, y témoignaient des états que j'avais exercés. Somme toute, nous étions chez nous, pouvant entrer et sortir à toute heure de nuit sans éveiller l'attention des voisins.

      « Les conversations qu'entendirent ces murs dans l'espace des quatre mois que nous vécûmes-là ne peuvent pas se raconter. Vous m'avez fait souvent remarquer que Rosalie, entre les mains d'un honnête homme, fut infailliblement devenue une estimable ménagère. Cela est vrai. Entre les miennes, elle devint en peu de temps une compagne digne de moi. Elle ne voyait, n'entendait, ne sentait que par mes sens ; elle faisait vraiment partie intégrante de ma chair. Je ne hurlais pas plutôt contre les hommes et contre le ciel qu'elle éclatait à l'octave, quand elle ne renchérissait pas sur mes imprécations. Nous raisonnions le crime à l'instar d'une opération commerciale, et appelions de toutes nos forces l'occasion de nous enrichir à l'aide d'un mauvais coup. Cependant, le jour, me croirez-vous ? s'il m'arrivait de manier des billets de banque, j'avais à peine une tentation. Je pouvais risquer d'en cacher un et d'en mettre la perte sur le compte d'une erreur ou d'un accident. Cette seule idée m'étranglait. Ma conscience de Code pénal gardait mieux les billets que n'eût fait une escouade d'agents de police ; mais, en revanche, que de fois je me suis dit : « Ah ! quand donc me sera-t-il donné de pouvoir impunément violer la loi ? quand donc pourrai-je, à la barbe de leurs bourreaux et de leur Dieu, commettre ce qu'ils appellent un crime ? » Je ne devais être que trop bien entendu.

      « Novembre allait venir. Chez Thillard, une catastrophe était imminente. Pour le caissier, la position n'était plus tenable. Il voulut parler à l'agent de change qui le renvoya brutalement à ses livres. Le 30 arriva. Je compris, à l'air du vieux Frédéric, que le moment était venu. Au lieu de nous payer, selon qu'il avait coutume, la veille du premier, il nous pria d'attendre jusqu'au lendemain. Un coup de foudre m'eût moins cruellement ébranlé. Il ne s'agissait sans doute que d'un délai ; mais ce délai était pour nous la mort, puisque, faute d'argent, nous n'avions rien pris de tout le jour.

      « Au dehors, le temps était en harmonie avec les lugubres pensées qui me comblaient. L'atmosphère était obscurcie d'un brouillard à ce point intense, surtout aux abords de la Seine, que, par ordre de police, en vue de prévenir les accidents, outre une chaîne de lampions semés au coin des rues, sur les places, sur les ponts, on avait organisé un service de guides armés de torches. Depuis plusieurs jours, je remarquais précisément la crue incessante des eaux et la submersion totale des berges. Notre quartier était entièrement désert ; un silence funèbre nous enveloppait. Voyez-nous accroupis sur notre fumier, ayant faim, pénétrés de froid, et jugez, si la chose est possible, de nos angoisses et de notre désespoir ! Ce fut alors que le suicide se présenta à mon esprit comme une ressource suprême.

      « Par suite de cette même fatalité qui mettait Thillard sur ma route, j'avais entre les mains un agent de destruction, de tous, peut-être, le plus énergique et le plus rapide. Au collège, je m'étais activement occupé de chimie, et mon passage dans le laboratoire du pharmacien n'avait fait que raviver ce goût en moi. Lors de mon séjour chez ce dernier, inspiré uniquement par une curiosité puérile, je m'étais approprié deux fioles contenant, l'une de l'opium, l'autre, en verre noir cacheté, environ 12 grammes d'acide cyanhydrique, le plus actif des poisons connus. Pendant des années, je n'avais vécu que d'expédients ; j'avais erré d'hôtel en hôtel, laissant dans celui-ci une malle, dans celui-là des livres, dans cet autre des papiers, et, chose étrange, jamais, dans aucun, je n'avais oublié ces fioles mortelles. Elles m'embarrassaient, m'importunaient ; vingt fois je voulus les briser : toujours j'éprouvai une sourde résistance au moment de le faire. Je pourrais dire plus justement qu'elles me suivaient, s'accrochaient à moi, sans que ma volonté y fût pour rien.

      « Rosalie, à qui je fis part de ma résolution, me répliqua sur-le-champ : « J'y pensais ! » La crainte seule de trop souffrir la retenait encore. Je lui affirmai que ce poison produisait un effet analogue à celui de la foudre, que quelques gouttes suffisaient à donner la mort presque instantanément. Elle cessa d'hésiter. Trois ou quatre minutes de plus, et tout était fini. On frappa deux coups à la porte. Nous nous arrêtâmes frappés de stupeur. Peut-être bien nous étions-nous trompés. Mais deux chocs plus forts se renouvelèrent coup sur coup. Je n'avais rien à craindre. Je remis la fiole en place, et j'allai ouvrir.

      « Un homme poussa la porte entr'ouverte et pénétra sans cérémonie jusqu'à la pièce où était la lumière. Notre stupeur redoubla en reconnaissant Thillard. Il était coiffé d'une casquette et enveloppé d'un ample manteau. Il avait à la main une valise pleine. A la vue de la misère qui suintait, pour ainsi dire, au travers des murailles de notre intérieur, il cacha mal son désappointement et son dégoût. Évidemment, ce qu'il voyait dépassait toutes ses prévisions. Toutefois, il parut faire de nécessité vertu. « J'ai à vous demander un service, » me dit-il. « Et d'abord peut-on rester ici quelques heures sans vous gêner ? »





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