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Le Gueux de Mer - H. G. Moke

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      Présentation Le Gueux De Mer de H. G. Moke

       - eBook

      eBook - H. G. Moke 08/08/2020
    • Format : Epub2
    • Auteur(s) : H. G. Moke
    • Editeur : Gilbert Terol
    • Langue : Français
    • Parution : 08/08/2020
    • Format : Epub2
    • Compatibilité : Android, Desktop, iOS, Liseuse, Windows
    • ISBN : 1230004103226



    • Pendant les premières années du règne de Philippe II vivait à Bruges un vieux gentilhomme flamand, issu d'un sang illustre, et possesseur d'une fortune immense. C'était Jean de Bruges, seigneur de Gruthuysen. Longtemps il avait signalé sa valeur dans la carrière des armes ; et plus d'une fois, dans la guerre d'Allemagne, il avait tiré du péril l'empereur Charles-Quint et son fameux général Ferdinand Alvarès de Tolède, duc d'Albe. Mais quand ses cheveux commencèrent à blanchir, et qu'il eut vu le dernier de ses enfants, Gidolphe de Bruges, mourir sur un champ de bataille de la mort des héros, il déposa son armure, et revint dans sa patrie consacrer ses dernières années à l'éducation de son petit-fils, Louis de Winchestre, seul rejeton de l'antique race des Gruthuysen[1].

      À la même époque, le comte de Waldeghem, brave officier qui avait accompagné le vieillard dans presque toutes ses campagnes, perdit son épouse, et le chagrin qu'il conçut de cette perte le détermina à quitter un pays où tout lui rappelait celle qu'il avait tant aimée. Il prit donc la résolution de faire le voyage d'Espagne, et avant de partir il confia à la protection du seigneur de Gruthuysen sa fille Marguerite, dont la naissance avait coûté la vie à sa mère. Jean de Bruges reçut avec joie ce dépôt précieux : les deux enfants furent élevés ensemble, et ils devinrent presque également chers au vieux gentilhomme.

      Déjà cependant grondait l'orage qui devait bientôt éclater sur les Pays-Bas. L'hérésie de Luther et de Calvin faisait des progrès rapides, tandis que le roi Philippe empiétait chaque jour sur les droits de la nation, et préparait de longue main l'établissement de l'inquisition et du pouvoir absolu. Fidèle à l'exemple de ses aïeux, le seigneur de Gruthuysen resta également attaché à la foi catholique et aux privilèges de la Flandre : il inspira aux enfants qu'il avait voulu élever lui-même une piété douce et bienveillante, un patriotisme sans exagération ; et ses leçons fortifiées par ses exemples firent germer toutes les vertus dans leurs jeunes coeurs.

      Dès l'âge le plus tendre, ils avaient laissé éclater une affection mutuelle, et, comme ils étaient destinés l'un à l'autre par le voeu de leurs parents, on ne contraignait point leur inclination naissante. Cet attachement crût avec l'âge, et quand Louis eut dix-huit ans, et Marguerite seize, on ne leur cacha plus les liens qui devaient les unir. Le colonel de Waldeghem, qui s'était remarié en Espagne, avait envoyé son consentement par écrit ; le seigneur de Gruthuysen laissait percer dans tous ses discours la joie que lui causait le projet de cette alliance : ainsi le bonheur des jeunes gens paraissait assuré.

      Mais, au milieu des troubles qui éclataient alors de toutes parts, quel Belge eût pu se flatter d'aimer impunément son pays ? Le duc d'Albe était venu gouverner, ou plutôt opprimer, les Dix-Sept Provinces ; le sang flamand coulait dans toutes les villes, et les têtesdes comtes d'Egmont et de Horn étaient tombées sous la hache du bourreau. Depuis lors, on remarquait un grand changement dans le caractère de Louis de Winchestre ; ce jeune homme étourdi, ardent, impétueux, devenait grave et réservé : on avait vu des larmes rouler sous ses paupières lorsqu'il s'arrêtait pour contempler les portraits de ses ancêtres ; et souvent, quand il se croyait sûr de n'être point aperçu, il détachait leurs vieilles armures, et s'essayait à les porter.

      Il s'absentait quelquefois du palais de son aïeul, pour parcourir les campagnes voisines. Un jour on ne le vit point revenir ; mais la rumeur publique apprit au vieillard que deux soldats espagnols, chargés d'arrêter un hérétique, étaient tombés sous les coups de son petit-fils.

      C'était la première fois qu'un Gruthuysen eût mérité le nom de rebelle. Le bon seigneur pâlit en l'apprenant, et brisa sa fidèle épée. Marguerite ne versa point de larmes, mais elle coupa ses blonds cheveux et voulut renoncer au monde. Un morne silence régnait sous les voûtes du palais antique, et tous les serviteurs dévoués à la noble famille pleurèrent cette tache, la première qui eût souillé son écusson.

      Quelques jours après, Louis de Winchestre vint se jeter aux genoux de son aïeul ; il fut repoussé avec dédain. Il voulut embrasser encore une fois celle qui lui avait été destinée ; Marguerite, effrayée par les sinistres discours d'un prêtre fougueux, ne voyait plus dans son amant qu'un rebelle, un hérétique, un ennemi de Dieu et du roi.

      Le malheureux jeune homme s'éloigna la mort dans le coeur. Il ne voulut prendre aucun des objets précieux qu'il possédait ; mais lorsque quelque temps après le vieillard visita de nouveau la salle où étaient réunies les armures de ses aïeux, il s'aperçut qu'on avait enlevé l'épée de cet illustre Louis de Gruthuysen qui avait le premier mérité le titre de prince[2].

      Des mois et des années s'écoulèrent : l'indignation du vieux gentilhomme s'affaiblit avec le temps. Il voyait son pays dévasté par ces féroces Espagnols auxquels Philippe abandonnait les Pays-Bas : les campagnes devenaient incultes, les villes désertes, et l'élite des gentilshommes avait pris le parti de la révolte. Dans de pareilles circonstances, le seigneur de Gruthuysen se trouva disposé à excuser la faute de son petit-fils. Il en parlait quelquefois avec indulgence, et il était parvenu à étouffer les poursuites dirigées contre lui. Mais vainement avait-il souhaité faire davantage, vainement avait-il fait chercher partout l'impétueux jeune homme auquel son coeur avait pardonné, il ne put en obtenir aucune nouvelle, et tout lui fit présumer que le dernier des Gruthuysen avait péri sans gloire. Cependant il conservait encore une faible espérance ; chaque jour les pauvres qu'il nourrissait recevaient, avec ses dons, l'injonction de prier pour le retour de Louis de Winchestre, et chaque jour un prêtre offrait le saint sacrifice en faveur du jeune exilé.

      Une femme, vêtue de noir, était toujours la première agenouillée devant l'autel où se disait cette messe : elle priait avec le plus de ferveur, et se relevait la dernière. C'était Marguerite : parvenue à sa vingtième année, elle avait appris à mieux juger l'action qu'on lui avait d'abord fait trouver si horrible ; ses préjugés avaient perdu leur force, et l'absence semblait avoir accru son amour. Sans cesse elle songeait au compagnon des jeux de son enfance, à celui qui avait été son premier ami et son plus ardent protecteur. Elle s'accusait de l'avoir condamné aveuglément, et se reprochait d'avoir causé son funeste départ.

      Quoiqu'elle s'efforçât de cacher les larmes qu'elle versait dans la solitude, sa pâleur et son abattement frappèrent son tuteur. Après avoir inutilement employé tous les moyens pour dissiper sa mélancolie, il se détermina à la confier pour quelque temps aux soins d'une vieille tante dont elle était la plus proche héritière. La baronne de Berghes (tel était le titre de cette respectable douairière) vint elle-même à Bruges chercher sa nièce, et la conduisit dans son carrosse à quatre chevaux à l'Écluse, où elle demeurait.

      Soeur aînée du comte de Waldeghem, la baronne de Berghes était parvenue à l'âge de soixante ans, sans que le temps et l'expérience eussent modifié aucune des idées de sa jeunesse. Aussi joignait-elle à des qualités estimables tous les ridicules d'une personne qui n'est plus de son siècle. Elle regardait comme sacrés les usages qui avaient toujours été sa loi, et les moindres innovations, hormis toutefois celles dont la cour de Bruxelles donnait l'exemple, lui inspiraient une sainte horreur. Ignorante, comme l'étaient alors presque toutes les femmes, elle avait pour base de ses jugements quelques principes plus ou moins sûrs, comme ceux-ci : ? Qui ne s'écarte point de la voie tracée ne tombera point dans le précipice ; ? Qui suit les avis de son curé n'embrassera point d'hérésie ; ? Ou bien, un Gruthuysen ne recule pas ; ? Un Waldeghem ne saurait se dégrader, etc., etc. Le reste de ses opinions était d'emprunt, et elle avait pour oracle un aumônier tant soi peu fanatique, qu'elle consultait dans les plus grandes affaires comme dans les plus indifférentes.





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