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Les Opiniâtres - Léo-Paul Desrosiers

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      Présentation Les Opiniâtres de Léo - Paul Desrosiers

       - eBook

      eBook - Léo-Paul Desrosiers 05/02/2021
    • Format : Epub2
    • Auteur(s) : Léo-Paul Desrosiers
    • Editeur : Gilbert Terol
    • Langue : Français
    • Parution : 05/02/2021
    • Format : Epub2
    • Compatibilité : Liseuse, iOS, Windows, Android, Desktop
    • ISBN : 1230004524526



    • Court et pansu, barbe et cheveux hirsutes formant une aire de foin blanc où nichait la figure rose, le capitaine hauturier Noé Jalobert surveillait le chargement de son navire dans le port de Saint-Malo. Jurant et riant comme un silène, il poursuivait, malgré sa lourdeur, les vaches beuglantes ; dans le soleil et la sonorité de cette matinée de mi-avril, il coltinait les colis aussi bien que les matelots, ou bien, une boîte à claire-voie remplie de poules au bout de chaque bras, il repoussait à coups de bottes vers des antres obscurs les agneaux qui glissaient sur le pont.

      Puis, debout sur l'embelle, les pieds largement écartés, il dirigea l'arrimage d'un reste de provisions : barriques d'eau douce, feuillettes de cidre, barils de biscuits de mer, de riz, de pois, de lard, de boeuf salé et de farine, fourrage et grains, ameublements de colons et marchandises de traite pour les factoreries de la Nouvelle-France.

      La nave de deux cents tonneaux s'enfonçait ligne à ligne. Mafflée comme son maître, construite de plançons de chêne chevillés, lourde, elle ne sacrifiait rien à la fantaisie ou à l'élégance. Dans son accastillage, ses manoeuvres courantes et dormantes, elle exhibait les cicatrices de ses nombreux voyages aux mers du Ponant.

      Des ruelles, les passagers débouchaient sur le port. Un jeune homme s'avança parmi eux d'un pas dur. Grand, les membres solides, il marchait vite ; sans ralentir, il traversait les groupes et contournait les obstacles. Mâchoires fermées, lèvres serrées sur les dents, regards lointains et peu mobiles, il fonçait sur son but.

      Le capitaine le reçut sur le tillac, au milieu d'un rassemblement :

      ? Alors, on a grandi le grimelin ? On part seul pour le Canada ?

      Le sourire de Pierre de Rencontre ramena soudain dans ses traits toute sa figure d'enfant. S'emparant des portemanteaux, le capitaine conduisit le jeune homme au gaillard d'avant, dans la grande chambre des célibataires.

      ? Tu poses ton bagage ici ; plus tard, je te dirai où j'ai placé tes provisions.

      Pierre ne demeura qu'une minute dans l'obscurité de l'entrepont où plusieurs immigrants déballaient sur le plancher des coffres de bois recouverts de cuir. Il remonta, s'accouda sur le bordage, s'intéressant aux scènes d'adieu.

      Là-bas, parmi la foule des oisifs, il vit s'insinuer son grand-père Servien. Une impatience le crispa. Il observait ce vieillard qu'il avait pénétré et qui lui déplaisait dans ses gestes, ses tics de langage. « Ces pas menus et vifs, se disait Pierre en lui-même, ces crochets pour saluer celui-ci, complimenter celle-là, ces arrêts répétés, c'est tout lui ». Car entre l'aïeul et le petit-fils se manifestait une opposition de nature qui créait l'antipathie.

      Pierre se souvint aussi instantanément de la scène qui avait décidé de son départ. Il revit la profondeur de la pièce éclairée près de la cheminée par des bougies tremblotantes. Les mains jointes dans le dos, la taille cambrée, le grand-père Servien allait et venait dans la pénombre en discourant de sa voix nasale. Ses propos ressemblaient à sa démarche : il multipliait les circonlocutions, les approches obliques accompagnées de clins d'yeux. Enveloppées dans un flot de paroles, ses observations justes égratignaient comme des aiguilles d'acier dans des tampons d'ouate. Puis, certaines phrases détachées, compactes, formaient passage vers le but de l'entretien, à la manière des pierres plates espacées dans le lit d'un ruisseau.

      Le grand-père avait débuté par un oracle sybillin :

      ? En vieillissant, on demeure devant soi-même comme devant une machine sur laquelle on n'a que bien peu de prise.

      « Où veut-il en venir ? » s'était demandé Pierre, les sourcils froncés, guettant les prochains mots qui l'éclaireraient.

      ? Les hommes se distinguent autant les uns des autres qu'un insecte armé de pinces de celui qui n'en possède point ; il aurait fallu les différencier par des organes divers : personne alors n'aurait entretenu d'illusions sur soi-même ; chacun se serait rangé dans sa vraie place.

      Pierre avait alors flairé la tendance des aphorismes du grand-père.

      ? Un travailleur est parfois égaré parmi les guerriers qui excellent à se battre contre leurs semblables : comment se défendra-t-il, penses-tu ?

      Le jeune homme avait compris. Mal à l'aise, la figure en feu, il ne regardait plus le vieillard lucide qui poursuivait ses considérations.

      ? Sur cette terre, aucun guerrier ne peut demeurer auprès du travailleur pour le protéger tout le long du jour, car il a son propre travail à exécuter.

      « Assez, assez », pensait Pierre excédé.

      Le grand-père Servien devinait l'effet de ses propres paroles et il les adoucit aussitôt :

      ? Aucun mal à manquer d'esprit de finesse, de ruse : l'honnête travailleur jouit certainement du meilleur lot.

      Mais en même temps, il se refusait à affaiblir l'impression de ses premières phrases, et il ajouta :

      ? Dans ce combat entre individus qu'est souvent la vie, certains sont aussi incapables de se défendre que s'ils étaient démunis d'armes au milieu d'une bataille.

      Le grand-père se tut. Il laissa ces pensées choir dans l'esprit de son petit-fils sans les appliquer. Torture que cet examen de conscience qu'il avait conduit brutalement, mais avec sagacité ; il avait déchiré la complaisance en soi-même que Pierre pouvait entretenir, écarté d'un geste la continuité de ses plaintes, révélé d'une façon indirecte mais claire la cause de ses insuccès.

      À la fin, le vieillard avait parlé « d'un pays où travailler en paix », de « larges espaces entre les autres et soi », et encore « d'endroits où les hommes se battaient contre la nature au lieu de se battre entre eux ».

      Mi-bousculé, mi-consentant, Pierre avait décidé de partir. Il n'avait pas pardonné au grand-père Servien qui approchait sur l'appontement encombré. Il détestait dans cet homme les qualités qu'il ne possédait pas sans doute :





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