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Avis sur Coeur D'acier de Paul Féval - eBook
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- eBookTome II
La bande noire.
Cascadin s'effaça, agitant sa casquette de papier avec un respect ironique, et la bande noire entra. L'atelier Coeur-d'Acier avait fini le déjeuner ; Gondrequin-Militaire venait justement de flétrir, à son point de vue, les dépeceurs de maisons. Ces pauvres bandes noires ont contre elles tous les gens qu'elles molestent et bien d'autres encore ; elles sont rangées a priori parmi les choses haïssables. Du sein d'un nuage épais, alimenté par toutes les pipes allumées, rapins, clients et modèles jetèrent aux nouveaux venus un regard hostile.
La bande noire, ici, était représentée par deux charmantes jeunes filles, portant sous leurs fourrures de fraîches toilettes du matin, et par un homme à l'aspect triste et doux qui, certes, ne réalisait point le type du « loup cervier », abominé à tous les étages de l'art. L'atelier Coeur d'Acier, nous le voulons bien, n'occupait aucun étage d'art ; il habitait les caves à une très grande profondeur, mais tout rapin possède un grain de chevalerie, lors même qu'il balaye avec une lavette, trempée dans un sceau, les atroces toiles de la foire. La vue de Nita et de Rose avait tout à coup modifié les dispositions de ce peuple étrange qui fit la haie et mit casquette bas.
Seule, Mlle Vacherie, dit en grimaçant de dédain :
? Tiens ! c'est deux puces avec un bourgeois ! Excusez !
Nous savons que Nita était partie de l'hôtel de Clare avec l'intention de « bien s'amuser » ; il s'agissait de voir une des plus grotesques curiosités de la sauvagerie parisienne.
Sa conversation avec Rose, cependant, avait changé son humeur et ramené son esprit à des pensées d'un tout autre ordre. Nita était d'un caractère vaillant, franc et gai ; son enfance s'était écoulée près de son père, dans une sorte de solitude errante, au milieu d'un luxe austère et presque royal. Puis était venue cette année de deuil, passée au Sacré-Coeur où tout le monde, maîtresses et pensionnaires, l'avait traitée en princesse. Le premier essai de ce qu'on appelle le « plaisir » avait eu lieu pour elle seulement depuis son retour à l'hôtel de Clare, habité maintenant par le comte et la comtesse du Bréhut. On voyait là une nombreuse et brillante société où Nita, sans y regarder de bien près, découvrait pourtant de bizarres mélanges.
Peut-être n'en était-elle pas encore à creuser ce sujet de réflexions.
Beaucoup de familles, dont les beaux noms sonnaient sans cesse à son oreille du temps de son père, fréquentaient toujours l'hôtel et venaient aux grands lundis de Mme la comtesse ; mais il y avait, dans l'intimité, des hôtes dont le blason n'avait certes point pris ses émaux aux croisades. La comtesse elle-même, qui était une femme de grand ton, de grand esprit, avait parfois d'étranges moments, et ressemblait alors à une excellente comédienne que son rôle fatigue.
Une chose avait frappé Nita, ce matin, dans sa conversation avec son amie Rose : M. Léon Malevoy, notaire, ne voulait point permettre à sa soeur l'hôtel de Clare, parce que, ? c'étaient les propres paroles de Rose, ? « M. Léon Malevoy avait connu Mme la comtesse dans sa jeunesse. » N'était-ce pas là une singulière et brutale accusation !
En s'interrogeant à ce sujet, Nita trouvait en elle-même de vagues défiances, déjà nées, sans qu'elle eût pu expliquer pourquoi. La femme de son tuteur ne lui avait jamais inspiré de bien ardentes sympathies.
Mais quel abîme entre ces défiances d'enfant et le mépris nettement formulé de M. Léon Malevoy !
Nita se souvenait : en son vivant, M. le duc de Clare professait pour le jeune notaire une singulière estime, et la mère Françoise d'Assise l'avait appelé à sa dernière heure.
D'un autre côté, chez Mme la comtesse on ne parlait pas bien de M. Léon Malevoy. Nita écoutait peu, quand il était question d'affaires, mais sa tendre affection pour Rose lui avait parfois ouvert l'oreille, et elle avait surpris de graves insinuations. Elle savait que l'intention de Mme la comtesse était de placer en d'autres mains ses intérêts à elle, Nita ; elle savait que Mme la comtesse appuyait ce désir sur la crainte d'un danger : à son dire, la position du jeune notaire était sérieusement menacée.
Il faut ajouter tout de suite que cette opinion de Mme la comtesse contrastait avec la croyance commune. Parmi ses confrères, dans sa clientèle et partout, Léon Malevoy, malgré son âge, s'était concilié des sentiments d'estime qui allaient presque jusqu'au respect.
Entre son affirmation et celle de Mme la comtesse du Bréhut, l'instinct de Nita n'eût pas longtemps hésité.
Ce n'est pas au hasard que nous avons prononcé le mot instinct, et il nous reste à déclarer que la majorité du faubourg Saint-Germain d'alors l'eût remplacé par le mot préjugé. Pour le monde, Mme la comtesse du Bréhut de Clare était en effet une de ces femmes accomplies qui savent unir la solide vertu à tous les prestiges de l'élégance. Elle s'était fait une haute réputation de piété ; les oeuvres charitables, patronnées par elle, l'entouraient comme un rempart ; elle avait de nombreux et grands aboutissants ; on disait tout bas qu'elle n'était pas étrangère à certaines combinaisons politiques.
Elle était jeune encore, et belle, et remarquablement spirituelle. Elle avait pour son mari souffrant des tendresses de fille ou de mère. Certes, si elle l'eût voulu, elle aurait pris d'assaut le capricieux char de la mode pour le mener à grandes guides. Mais elle ne voulait pas, ou plutôt, elle voulait mieux que cela.
Dans ses rapports avec Nita, sa pupille, le juge le plus sévère n'aurait rien trouvé à reprendre. Il n'y avait là que l'accomplissement d'un sérieux devoir. En elle, Nita n'avait pas retrouvé une mère, mais une amie bienveillante et calme ; chez elle, Nita était heureuse et libre. Mme la comtesse semblait se défendre également de toute pression, de tout excès de pouvoir, et de ces tendresses exagérées, qui, vis-à-vis d'une héritière puissamment riche, prennent volontiers physionomie de captation.
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