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Avis sur Contes D'un Buveur De Bière de Charles Deulin - eBook
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Présentation Contes D'un Buveur De Bière de Charles Deulin
- eBookI
u temps jadis, il y avait au village de Fresnes-sur-l'Escaut un garçon verrier nommé Cambrinus, selon d'autres Gambrinus, qui, avec sa figure rose & fraîche, sa barbe & ses cheveux dorés, était bien le plus joli gars qu'on pût voir.
Plus d'une demoiselle de verrier, en apportant le dîner de son père, agaçait de l'oeil le beau Cambrinus ; mais lui n'avait d'yeux que pour Flandrine, la fille de son souffleur.
Flandrine était, de son côté, une superbe fille à la chevelure d'or, aux joues rouvelèmes, ? j'ai voulu dire vermeilles, ? & jamais couple mieux assorti n'eût été béni par M. le curé, s'il n'y avait eu entre eux une barrière infranchissable.
Cambrinus n'était point de race verrière & ne pouvait aspirer à la maîtrise. Il devait, sa vie durant, passer la bouteille ébauchée à son souffleur, sans jamais prétendre à l'honneur de l'achever lui-même.
Personne n'ignore, en effet, que les verriers sont tous gentilshommes de naissance & ne montrent qu'à leurs fils le noble métier de souffleur. Or, Flandrine était trop fière pour abaisser ses regards sur un simple grand garçon, comme on dit en langage de verrier.
Cela fit que le malheureux, consumé par un feu dix fois plus ardent que celui de son four, perdit ses fraîches couleurs & devint sec comme un héron.
N'y pouvant tenir davantage, un jour qu'il était seul avec Flandrine, il prit son courage à deux mains & lui déclara ses sentiments. L'orgueilleuse fille le reçut avec un tel dédain que, de désespoir, il planta là sa besogne & ne reparut plus à la verrerie.
Comme il aimait la musique, il acheta une viole pour charmer ses ennuis & essaya d'en jouer sans avoir jamais appris.
L'idée lui vint alors de se faire musicien. « Je deviendrai un grand arti?te, se dit-il, & peut-être Flandrine voudra-t-elle de moi. Un bon musicien vaut bien un gentilhomme verrier. »
Il alla trouver un vieux chanoine de la collégiale de Condé, nommé Josquin, qui avait un génie merveilleux pour la musique. Il lui conta ses peines & le pria de lui enseigner son art. Josquin eut pitié de son chagrin & lui montra à jouer de la viole selon les règles.
Cambrinus fut bientôt en état de faire danser les jeunes filles sur le pré. Il était dix fois plus habile que les autres ménétriers ; mais, hélas ! nul n'e?t prophète en son pays.
Les gens de Fresnes ne voulaient point croire qu'un garçon verrier fût devenu en si peu de temps bon musicien, & c'e?t sous un feu roulant de quolibets que, par un beau dimanche, armé de sa viole, il monta sur son e?trade, je veux dire son tonneau.
Bien que fort ému, il donna d'une main sûre les premiers coups d'archet. Peu à peu il s'anima & conduisit la danse avec une vigueur & un entrain qui firent taire les rieurs. Tout allait à merveille quand Flandrine parut.
À sa vue, l'infortuné perdit la tête, joua à contre-temps & battit si bien la campagne que les danseurs, croyant qu'il se moquait d'eux, le tirèrent à bas de son tonneau, lui brisèrent sa viole sur les épaules & le renvoyèrent hué, conspué & les yeux pochés.
Pour comble de malheur, il y avait à cette époque à Condé un juge qui rendait la ju?tice comme les épiciers vendent de la chandelle, ? en faisant pencher à son gré les plateaux de la balance. Il était bègue, parlait presque toujours en latin, marmottait des patenôtres du matin au soir & ressemblait si fort à un singe qu'on l'avait surnommé Jocko.
Jocko apprit l'affaire & fit citer les perturbateurs à son tribunal. Les Fresnois y allèrent, portant chacun une couple de poulets qu'ils offrirent à M. le juge. Celui-ci trouva les poulets si gras & Cambrinus si coupable que, bien que le malheureux eût été battu en plein soleil, il le condamna à un mois de prison pour voies de fait & tapage nocturne.
Ce fut un grand crève-coeur pour le pauvre garçon. Il était tellement honteux & désolé qu'en sortant de prison il résolut d'en finir avec la vie. Il détacha la corde de son puits, qui était toute neuve, & gagna le bois d'Odomez.
Arrivé au carrefour le plus sombre, il grimpa à un chêne, s'assit sur la première branche, attacha solidement la corde & se la passa autour du cou. Cela fait, il releva la tête, & il allait sauter le pas, quand il s'arrêta soudain.
Devant ses yeux était planté un homme de haute taille, vêtu d'un habit vert à boutons de cuivre, coiffé d'un chapeau à plumes, armé d'un couteau de chasse & portant un cor d'argent par-dessus sa carnassière. Cambrinus & lui se regardèrent quelque temps en silence.
« Que je ne vous gêne point ! dit enfin l'inconnu.
? Je ne suis mie pressé, répondit l'autre, un peu refroidi par la présence d'un étranger.
? Mais je le suis, moi, mon bon Cambrinus.
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