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Le Poids du jour - Ringuet

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      Présentation Le Poids Du Jour de Ringuet

       - eBook

      eBook - Ringuet 05/01/2021
    • Format : Epub2
    • Auteur(s) : Ringuet
    • Editeur : Gilbert Terol
    • Langue : Français
    • Parution : 05/01/2021
    • Format : Epub2
    • Compatibilité : Desktop, Liseuse, iOS, Windows, Android
    • ISBN : 1230004453963



    • ? Eh ! bonjour ! père Gladu, disaient les femmes de leur voix flûtée. Elles le guignaient en passant avec une curiosité étonnée. Elles savaient sa réputation bien que ses exploits fussent d'un autre âge. Ce bois sec avait été vert, très vert même, disait-on.

      La chatte, elle, ne disait mot. Elle sautait sans façon sur les genoux du vieil homme qui n'abaissait même pas les yeux. Mais lentement, rythmiquement, il se mettait à passer dans le pelage doux et familier le râteau de ses doigts.

      Sur Jocelyne Garneau le père Gladu exerçait une invincible attraction. Il était pour elle le symbole de ce qu'elle aimait ici : le calme et la pérennité. Elle ne résistait pas au plaisir de pousser la barrière grinçante qu'amarraient les liserons et les souples lacets du lierre. Un énorme mâtin noir jaillissait des profondeurs de la cour et se mettait à gronder, d'un grondement profond de fauve. Mais il ne lui faisait point peur. Quand elle avait touché de la main le front dur de la brute, la tempête s'apaisait.

      ? Couche, bon chien ! Couche, Satan !

      Elle avait ainsi baptisé le monstre. Mais le père Gladu protestait :

      ? Il ne s'appelle pas Satan, mamzelle Jocelyne. C'est pas un nom, ça, même pour un chien. Il s'appelle Tom.

      ? Et comment ça va, aujourd'hui ? Les rhumatismes ?

      ? Pas mal. Pas mal, merci ! Et vous pareillement ?

      ? Oui? Quel temps est-ce qu'il va faire, cet après-midi ?

      Comme tous les vieux, il aimait jouer sérieusement les prophètes. Elle le savait et voulait lui faire plaisir.

      Jusqu'à ce moment, il n'avait pas bronché ; et même quand il l'avait saluée de la voix, ses yeux étaient demeurés aussi fixes que ceux d'une statue. Mais pour prendre les auspices, sa tête tournait raidement sur la jointure rouillée de son cou. Il regardait d'abord vers le sud-est, là où l'horizon était longuement ondulé par les montagnes Vertes, au fond de la plaine ; puis vers le nord, vers le sommet de la montagne où les arbres frangeaient le ciel ; et enfin vers l'ouest partiellement caché par les bâtiments d'en face.

      ? Il pourrait ben arriver qu'il pleuve, ma fille?

      mais il ajoutait prudemment :

      ? ? à moins que le vent tourne.

      ? Et comment sont les pommes cette année ?

      ? Pas ben belles ! Pas ben belles ! La terre est encore toute nâvrée après les pluies de la semaine dernière.

      Il toussait avec effort, se râclait longuement la gorge puis pour cracher se penchait poliment hors du perron. Après quoi il reprenait la pose, hiératiquement appuyé sur sa canne et se taisait un long moment. Mais son silence même était obligeant et gravement aimable.

      ? ? Pi ? Vous êtes-y arrivé à la montagne pour tout de bon ?

      ? Pas encore, monsieur Gladu. Seulement trois jours par semaine. Papa a encore des affaires en ville? Bien? Bonjour, monsieur Gladu. Je continue. Il faut que j'aille au magasin.

      ? Bonjour, ma fille !

      ? Ça ne vous dérange pas, au moins, que j'arrête une minute vous dire bonjour, comme ça ?

      Cette fois, l'homme de pierre bougeait. Et en bougeant, sa tête sèche faisait un bruit de calebasse qui était son rire.

      ? Hi ! Hi ! Même à mon âge, on aime ça voir des belles jeunesses comme vous. Même que dans mon jeune temps,? Hi ! hi ! hi !

      Elle reprenait son chemin. Il lui était doux de sentir, plutôt que l'asphalte des trottoirs, sous ses souliers plats le gravier de la route ; et sur sa tête, au lieu des fils parallèles, les branches entrelacées des grands érables sexagénaires. De chaque cour sortait un roquet qui venait lui flairer les mollets puis s'y frotter avec amitié. Les enfants aux yeux écarquillés lui souriaient des lèvres et des mains.

      Le jour, la boutique de Sansfaçon était à peu près déserte. Mais c'était, chaque soir, le rendez-vous des célibataires du village et même des hommes mariés en rupture de foyer. On s'y réunissait pour boire des cokes, en discutant politique et les perspectives de la récolte de pommes.

      Quand Jocelyne poussait la porte, la conversation s'éteignait brusquement après un Bonsoir ! murmuré à l'unisson et en réponse au sien. Tout le temps qu'elle était au comptoir, elle sentait la poussée de tous les regards qui restaient rivés sur elle ; des yeux durs de mâles qui la mordaient à la nuque, aux reins, aux jambes, suivant les goûts secrets de chacun, les caprices brutaux de leur désir. Quand elle était sortie avec sa boîte de café, il s'en trouvait toujours un pour dire :

      ? Aïe ! les amis ! Vous savez, la petite Garneau ! ben j'aimerais mieux la voir tomber dans mon lit que le tonnerre !

      Parfois quelque chose de plus précis encore.

      Elle remontait à la maison pour y trouver son père occupé à lire le journal ou à suivre distraitement dans la cheminée le ballet des flammes, si c'était le soir ; ou, si c'était le jour, sur la terrasse à discuter des travaux de la saison avec Crétac, leur homme à tout faire.

      Un type, ce Crétac. Boiteux de jambes, mais adroit des mains comme le sont si souvent les hommes des campagnes. On lui faisait faire à l'intérieur tous les ouvrages durs et déplaisants comme de nettoyer l'âtre, de cirer les parquets, même de laver la vaisselle ; et au dehors tous les travaux qui demandaient quelque connaissance des pommiers ou plus généralement de la terre. À ceux-là Jocelyne prenait part dans la mesure que lui permettaient ses forces et son bras débilité. Robert, lui, ne s'y intéressait guère.

      L'homme s'appelait de son nom Pétrus Gagnon ; le sobriquet lui venait d'une interjection qu'il avait sans cesse à la bouche.

      ? Ah ! cré tac ! mamzelle Jocelyne ! c'est un vrai orage qui s'en vient !? Cré tac ! il y en a-t-il des bibittes sur les rosiers c't'année !? Cré tac ! qu'il est bon votre gâteau !





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