Pour la gratuité - JEAN-LOUIS SAGOT-DUVAUROUX
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Présentation Pour La Gratuité de JEAN - LOUIS SAGOT - DUVAUROUX
- eBookLe premier type de gratuité, le plus évident, c'est celui qui découle de la profusion. La lumière du soleil est gratuite parce qu'elle est universellement et généreusement répandue par la Nature, qu'elle ne s'emprisonne pas ou peu, qu'il suffit d'ouvrir les yeux pour en profiter. Sa valeur ne se calcule pas en argent -la lumière du soleil n'est pas une marchandise- mais en plaisir, en joie, en poésie, en énergie pour la croissance des plantes ou le fonctionnement d'une centrale solaire.
Bains de mer, idées et sentiments
D'autres dons de la Nature peuvent être rangés dans la même catégorie : l'air qu'on respire, les paysages, les flots de la mer, le corps humain¿ A les citer, on sent bien que leur gratuité n'est pas inéluctable. Les forces du marché n'aiment pas les terres vierges et chaque fois que la possibilité s'offre à elles de les rentabiliser, c'est à dire de mettre au profit de quelques uns ce qui aujourd'hui est à tous, elles le tentent, par conquête ou par destruction (conquête quand elles annexent à leur empire des biens d'usage qui jusque là lui échappaient ; destruction quand elles abîment ou anéantissent un don de la Nature -et donc son usage- pour augmenter le profit d'une activité déjà intégrée au marché capitaliste).
Bien sûr, personne n'est privé d'air, mais il y a le bon air et l'air vicié, l'air pur dont la Nature nous pourvoit gratuitement, et l'air qu'on utilise (dont on abuse) comme poubelle gratuite. Et cela revient à aliéner un bien -la pureté de l'air- qui est naturellement offert à tous. On ne s'étonnera pas que la pollution atmosphérique, ce brigandage d'un bien public, soit davantage rejetée dans les banlieues populaires que dans les cités bourgeoises.
Faute d'avoir un chalet dans les Alpes, on peut toujours en observer les panoramas du bord d'un chemin¿ jusqu'à ce que celui-ci devienne une voie privée. Et l'âpre combat de la paysannerie française contre la désertification des campagnes a montré à l'opinion publique combien le diktat imposé par la libéralisation du marché mondial nuirait à l'entretien des paysages.
La gratuité des bains de mer est inscrite dans la loi qui rend inaliénable une mince bande côtière. Mais le marché des loisirs a sa façon bien à lui de répartir les départs entre les plages d'Antibes et celles de Calais. Et lorsqu'un navire pétrolier hors d'âge, démesuré, battant pavillon de complaisance vient détruire la faune et la flore de côtes entières, c'est chaque fois le hol-dup up du siècle pour diminuer de quelques milliers de dollars le débours d'un armateur richissime.
Quant au corps humain, malgré l'horreur naturelle qu'inspire son aliénation, voici longtemps que l'achat d'organes prélevés dans le tiers-monde pour des Américains malades et fortunés, les sex tours en Asie ou certaines formes de mariage ont montré qu'il pouvait être transformé en vulgaire marchandise et monnayé comme tel.
Les idées et les sentiments sont un autre domaine que la majorité des consciences trouvent spontanément inappropriés aux rapports marchands. Un mot, pour déblayer le terrain, sur la propriété artistique et littéraire. A cette curieuse expression correspondent en fait une procédure et des garanties de rémunération pour certains types de travaux intellectuels. Cette procédure et ces garanties permettent à un créateur (artiste, écrivain, savant, penseur¿) d'être rémunéré en proportion de la commercialisation de ses oeuvres, ou plutôt des dérivés marchands de ses oeuvres. Un livre est une marchandise, mais le texte lui-même en est-il une ? Sa qualité n'influe pas sur le prix et à la caisse du libraire, Sulitzer vaut Duras. Les idées que développe un livre, les représentations qu'il fait vivre sont aptes à se propager de bouche à oreille. Leur fluidité, leur destination même, les processus par lesquels l'esprit se les approprie rendent spécieux le terme de propriété. Il est possible, sans problème et sans délit, de consommer un livre ou un film dont on n'est pas propriétaire. Tentez la même expérience avec une côte d'agneau ! Le marché de la peinture lui-même -et les milliards qu'il draine- n'échappe pas à cette réflexion. Ce que vend un peintre côté, ce n'est pas tant l'oeuvre de l'esprit que l'objet de collection. L'oeuvre de l'esprit, en effet, n'importe qui pourra se l'approprier pour le prix d'un billet de musée. Tandis que l'objet de collection passera de mains en mains, pour aboutir peut-être un jour dans la nuit d'un coffre-fort. La législation éprouve d'ailleurs une certaine pudeur à faire entrer la propriété intellectuelle dans le droit commun de la propriété privée, et si, de génération en génération, on peut hériter de l'objet livre, les droits d'auteur ne sont transmissibles que durant quelques décennies, après quoi, ils tombent dans le domaine public (belle destinée !)
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