Le Fils du diable - Paul Féval
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Avis sur Le Fils Du Diable de Paul Féval - eBook
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LA FOSSE-AUX-LOUPS.
À une demi-heure de chemin de la lisière orientale de la forêt de Rennes, loin de tout village et au centre des plus épais fourrés, se trouve un ravin profond dont la pente roide et rocheuse est plantée d'arbres qui s'étagent, mêlés çà et là d'épais buissons de houx et de touffes d'ajoncs qui atteignent une hauteur extraordinaire. Un mince filet d'eau coule durant la saison pluvieuse au fond du ravin ; l'été, toute trace d'humidité disparaît, et le lit du ruisseau est marqué seulement par la ligne verte que trace l'herbe croissant au milieu de la mousse jaunâtre et desséchée.
Ce ravin court du nord au sud. L'un de ses bords, celui qui regarde l'orient, est occupé par une futaie de chênes ; l'autre s'élève presque à pic, boisé vers sa base, puis ras et nu comme une lande, jusqu'à une hauteur considérable. La tête chauve du roc y perce à chaque pas entre les touffes de bruyères. De larges crevasses s'ouvrent çà et là, bordées de cyprès nains et d'ifs au noir feuillage.
En 1700, l'aspect de ce paysage était plus sombre encore, s'il est possible. Au sommet de la rampe que nous venons de décrire deux tours de maçonnerie, qui avaient dû servir autrefois de moulins à vent, élevaient leurs murailles lézardées qui menaçaient ruine complète depuis un temps immémorial. Tout à l'entour, l'herbe disparaissait sous les décombres.
À quelques pas, sur la droite, le sol se montrait tourmenté et gardait des traces d'antiques travaux. Çà et là on découvrait des tranchées profondes, dont les lèvres, arrondies par le temps, avaient dû être coupées à pic autrefois, et correspondre à quelque puits de carrière ou de mine. De l'autre côté de la montée, des pans de murailles annonçaient que des constructions considérables avaient existé en ce lieu.
Mais tous ces restes d'anciens édifices étaient de beaucoup antérieurs aux moulins à vent, qui pourtant eux aussi s'affaissaient de vieillesse. Pour remonter à leur origine et se rendre raison de leur destination évidemment industrielle, il eût fallu traverser le moyen âge entier, se guider jusqu'aux temps plus civilisés de la domination romaine. Or, nous pouvons affirmer que, dans la forêt de Rennes, au commencement du dix-huitième siècle, le nombre des savants archéologues ou antiquaires était extraordinairement limité.
Précisément en face et au-dessous des moulins à vent en ruines, le ravin se rétrécissait tout à coup, de telle façon que les grands arbres, penchés sur les deux rampes, rejoignaient leurs épais branchages et formaient une voûte impénétrable. Cet immense berceau, noir, lugubre, solitaire, avait nom, dans le pays, la Fosse-aux-Loups. Point n'est besoin de dire au lecteur l'origine probable de ce nom.
Le voyageur égaré qui traversait par hasard ce site sauvage, dont les lugubres teintes, transportées sur la toile par un pinceau de mérite, formeraient une décoration merveilleusement assortie pour certains de nos drames de boulevard ; le voyageur, dis-je, n'apercevait de prime aspect nulle trace du voisinage ou de la présence des hommes. Partout la solitude, partout le silence, rompu seulement par ces mille bruits qui s'entendent là où la nature est livrée à elle-même. On aurait pu se croire au milieu d'un désert. Néanmoins, un examen plus attentif eût fait découvrir, demi-cachée par un bouquet de frênes, une petite loge de terre battue, couverte en chaume, et dont l'unique ouverture était garnie de lambeaux de serpillière faisant l'office de carreaux. Cette loge s'appuyait à l'une des deux tours. Son apparence misérable, loin d'égayer le paysage, jetait sur tout ce qui l'entourait un reflet de détresse et d'abandon.
C'était, comme nous l'avons vu, à la Fosse-aux-Loups que Nicolas Treml avait donné rendez-vous à Jude, son écuyer. Le bon serviteur était à son poste avant le jour. Tandis qu'il attend patiemment son maître, assis sur les cent mille livres qui représentent, à cette heure, l'opulent domaine de Treml, nous soulèverons le lambeau de toile qui ferme la pauvre loge couverte en chaume, et nous introduirons à l'intérieur un regard curieux.
La loge était composée d'une seule chambre. Ses meubles consistaient en un grabat et deux escabelles. Au lieu de plancher, le sol nu et humide ; au lieu de plafond, le revers de la couverture, c'est-à-dire le chaume, supporté par des gaules qui servaient de solives. Dans un coin un peu de paille, et sur la paille un homme endormi.
Sur le grabat un autre homme veillait : c'était un vieillard que l'âge et la maladie avaient réduit à une extrême faiblesse. Il souffrait, et ses deux mains qui serraient sa poitrine semblaient vouloir étouffer une plainte.
L'homme qui gisait sur le grabat et celui qui dormait sur la paille avaient entre eux une ressemblance frappante. Leurs traits étaient également pâles et comme effacés ; tous deux avaient des chevelures de neige. C'étaient évidemment le père et le fils, mais l'âge avait blanchi la chevelure du vieillard, tandis que le jeune homme, créature monstrueuse et exceptionnelle, avait apporté en naissant ce signe ordinaire de la décrépitude. C'était Jean Blanc, l'albinos.
Une douleur plus aiguë arracha au vieillard un cri plaintif. Jean bondit sur la paille froissée de sa couche, et fut sur pied en un instant. Il s'approcha du grabat et prit la main de son père qu'il pressa silencieusement contre son coeur.
? J'ai soif, dit Mathieu Blanc.
Jean saisit une écuelle fêlée où restaient quelques gouttes de breuvage, et la tendit à son père qui but avec avidité.
? J'ai encore soif, murmura le vieillard après avoir bu ; bien soif.
Jean parcourut des yeux la cabane. Il n'y avait rien.
? Je vais travailler, père, s'écria-t-il en s'élançant vers sa cognée ; j'ai dormi trop longtemps. J'apporterai du remède.
Le vieux Mathieu se retourna péniblement sur sa couche ; mais au moment où Jean allait franchir le seuil, il le rappela.
? Reste, dit-il ; je souffre trop quand je suis seul.
Jean déposa aussitôt sa cognée et revint vers le lit.
? Je resterai, père, répondit-il. Quand vous aurez sommeil, je courrai jusqu'au château, et je demanderai ce qu'il faut à Nicolas Treml, qui ne refuse jamais.
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