Le secret - Wilkie Collins
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Présentation Le Secret de Wilkie Collins
- eBookPendant le trajet qu'ils firent pour revenir dans la partie habitée du vieux manoir, Rosamond n'ajouta pas un mot relatif au morceau de papier plié qu'elle avait placé dans les mains de son mari. Toute son attention, tandis qu'ils cheminaient, semblait absorbée par la surveillance minutieuse du sol que foulaient les pieds du jeune aveugle, et par les soins qu'elle prenait pour qu'il ne se heurtât à aucun obstacle. Attentive et soigneuse, elle l'avait été dès le premier jour de leur union, chaque fois qu'elle avait eu à le guider d'un endroit à un autre : maintenant l'inquiétude qu'elle manifestait, le soin qu'elle prenait pour éloigner jusqu'à la chance la moins probable du plus léger accident, avait quelque chose d'excessif et de presque absurde. S'apercevant, sur le palier ouvert, au sortir de la chambre aux Myrtes, qu'il était du côté où une chute, à la rigueur, se pouvait craindre, elle insista pour changer de place avec lui et le mettre contre la muraille. Pendant qu'ils descendaient les degrés, elle l'arrêta au milieu, pour s'informer de lui s'il ressentait encore la moindre souffrance au genou heurté contre le fauteuil. Sur la dernière marche, elle lui fit faire halte encore une fois, tandis qu'elle écartait les débris troués et déchirés d'une vieille natte, de peur que ses pieds ne se prissent à cette espèce de piége. En traversant le vestibule nord, elle le supplia de prendre son bras, et de s'appuyer sur elle autant que le demandait la roideur qu'elle supposait devoir exister encore dans l'articulation endolorie. Même sur le petit perron qui mettait l'entrée de ce vestibule en rapport avec les corridors conduisant à l'ouest de la maison, elle s'arrêta deux fois pour poser elle-même le pied de son mari sur la partie saine des marches, qu'elle lui disait être, en plus d'un endroit, usées de manière à lui faire courir quelque danger. Tant d'anxiété finit par exciter, chez celui qui en était l'objet, une gaieté reconnaissante, et il se prit à railler doucement Rosamond de la peur qu'elle avait de le voir trébucher, demandant en outre si, avec tant de haltes, ils arriveraient bien dans leurs appartements, à temps pour l'heure du lunch[11]¿ Mais elle n'avait pas, comme à l'ordinaire, sa repartie toute prête. Le rire de son mari n'éveillait plus d'échos en elle. Sa seule réponse fut qu'elle ne saurait veiller sur lui avec trop de soin ; et, à partir de ce moment, ils marchèrent sans échanger un mot, jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés devant la chambre de la femme de charge.
Laissant son mari sur le seuil pour un instant, Rosamond y entra, et rendit les clefs à mistress Pentreath.
« Bon Dieu ! madame, s'écria la femme de charge¿ La chaleur qu'il fait, et l'air enfermé de ces vieux appartements, semblent vous avoir bien fatiguée¿ Voulez-vous que je vous fasse apporter un verre d'eau ?¿ Désirez-vous mon flacon de sels ? »
Rosamond refusa ces deux offres.
« Puis-je me permettre de vous demander, madame, si cette fois on a découvert quelque chose dans ces appartements du nord ? demanda mistress Pentreath, tout en accrochant le paquet de clefs.
¿ Quelques vieux papiers, et pas autre chose, répondit Rosamond, détournant la tête.
¿ Excusez encore, madame¿ poursuivit la femme de charge. Mais, au cas où quelques familles du voisinage viendraient aujourd'hui vous visiter ?¿
¿ Nous sommes en affaires¿ N'importe qui nous demandera, nous sommes, tous deux, occupés. »
Après cette réponse laconique, Rosamond quitta la femme de charge, et vint retrouver son mari.
Avec les mêmes soins excessifs, la même attention méticuleuse qu'elle avait mis à le guider jusqu'à la chambre de la femme de charge, elle lui fit monter l'escalier du pavillon ouest. La porte de la bibliothèque se trouvant ouverte par hasard, ils traversèrent cette pièce pour se rendre dans le salon, qui était, des deux, la plus large et celle où il faisait le plus frais. Ayant conduit Léonard jusques à un siége où elle l'installa, Rosamond revint prendre, sur une table de la bibliothèque, un plateau qu'elle y avait remarqué en passant, et sur lequel il y avait une carafe d'eau et un verre.
« Je pourrais, dans cette émotion, me trouver mal, » se disait-elle en le rapportant au salon.
Quand elle l'eut posé sur une table, au coin de la chambre, elle referma, sans bruit, d'abord la porte qui menait dans la bibliothèque, puis celle qui ouvrait sur le corridor. Léonard, qui l'entendait s'agiter autour de lui, lui recommanda de se tenir en repos sur le canapé. Elle lui passait doucement la main sur la joue, et cherchait une réponse qui pût le tranquilliser, lorsque, sans y penser, elle regarda sa figure, réfléchie par la grande glace au-dessous de laquelle son mari était assis. La pâleur de son front, l'expression de ses yeux hagards, arrêtèrent la parole sur ses lèvres. Elle s'élança vers la fenêtre pour y respirer quelques bouffées de cet air frais qui, de temps en temps, venait de la mer.
L'horizon était encore voilé par la vapeur de la terre échauffée. À une moindre distance, la surface incolore de l'eau, sur laquelle on eût cru voir une couche d'huile, se distinguait à peine, de temps en temps gonflée en une vague lourde qui lentement roulait vers le large, et s'allait perdre dans les blanches ténèbres de la brume aux flottantes limites. Dans le voisinage immédiat de la côte, le bruissement du ressac était amorti. Pas un bruit ne venait du rivage, sauf à de longs intervalles, quand un choc sourd, un rejaillissement lent et paisible, qu'on distinguait, sans plus, annonçait la chute d'un flot pygmée, parodie des grandes ondes, sur les sables altérés. Devant la maison, sur les terrasses, le bourdonnement monotone des insectes d'été disait seul que toute vie, tout mouvement, n'avaient pas cessé. Le long du rivage on ne voyait pas un seul être humain. Pas une voile ne se dessinait vaguement au sein de cette vapeur immense qui couvrait la mer : pas un souffle d'air n'agitait les vrilles légères des plantes grimpantes ; pas un ne venait ranimer les fleurs des balcons, fléchissant sur leurs tiges. Rosamond, après un moment de contemplation lasse et attristée, détourna les yeux du spectacle extérieur. Au moment où elle regardait dans l'appartement, son mari lui adressa la parole.
« Qu'y a-t-il donc de si précieux dans ce papier ? lui demanda-t-il, tirant la lettre de sa poche, et souriant tandis qu'il l'ouvrait. Sûrement ce n'est pas un simple écrit¿ il doit y avoir autre chose : quelque poudre sans pareille, ou quelque bank-note d'une valeur fabuleuse, enfermée sous tous ces plis et replis. »
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