Amour moderne - Laetitia Filion
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Avis sur Amour Moderne de Laetitia Filion - eBook
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Présentation Amour Moderne de Laetitia Filion
- eBookCOUP DE FOUDRE
À force d'économies, Pierrette avait réussi à rétablir son budget. Elle ne devait plus rien à personne, aussi avait-elle repris autant que possible sa vie mondaine, elle était surprise cependant de ne plus savoir y mettre l'entrain d'autrefois.
Un dimanche, le Père X? l'appela au téléphone : elle avait eu la chance de tirer le numéro gagnant de sa parure de diamants. Elle fut toute surprise, elle l'avait presque oubliée, cette parure.
? Venez la chercher, mon enfant, elle est doublement à vous : le bon Dieu ne voulait pas vous en priver.
? Mais qu'en ferai-je maintenant, mon Père ?
? Plus tard, attendez. Dieu vous fournira peut-être l'occasion de vous en servir. Ses desseins sont impénétrables.
? Vous avez triché, mon Père, ajouta Pierrette d'une voix taquine. Vous ne vouliez pas que je me départisse de ces diamants me croyant toujours un peu coquette, d'ailleurs comme toutes les jeunes filles.
? Non, mon enfant, vous pouvez consulter vos compagnes. Nous avons choisi pour faire le tirage un soir où vous n'étiez pas là, afin de vous ménager. Nous n'ignorions pas que de voir une autre s'éloigner avec ce diadème, porté une seule fois, pouvait vous être une souffrance. Demandez à Jacqueline, elle vous dira qu'elle a plongé la main dans la grande boîte de carton que vous connaissez, celle où avaient été disposés les billets, et que le vôtre, acheté les premiers jours, s'est trouvé le premier sous ses doigts.
? C'est très bien, mon Père, je ne disais cela que pour badiner. Gardez-le pour vos oeuvres.
? Non, par exemple ! Je vous ai dit de venir le chercher, obéissez.
? C'est bien, j'irai et je vous remercie.
Un soir, en entrant de son travail, Pierrette sonne au monastère et demande le Père X?
Et ce bijou dont elle avait cru se débarrasser à tout jamais, redevint sa propriété.
Elle le mit avec les autres bijoux de valeur et dit à sa mère :
? Si jamais vous êtes sollicitée au profit d'une oeuvre de charité, et que vous n'ayez pas d'argent, n'hésitez pas, donnez-le.
* * * *
L'été est beau mais il fait bien chaud. Pierrette, malgré son énergie, trouve la vie plus difficile qu'elle ne l'était les années précédentes quand elle n'avait qu'à se promener sur la grève. Tous les jours le même soleil chaud qui amollit l'asphalte, sèche les rues aussitôt arrosées, ce vent qui soulève un nuage de poussière et de microbes, un orage qui éclate à la sortie du bureau, tous ces inconvénients journaliers auxquels elle n'était pas habituée lui pèsent un peu.
Pourtant un rien suffit à lui faire plaisir. Ce matin, en entrant, elle a trouvé une lettre de son cousin, il lui annonce sa visite prochaine. Elle en est heureuse, ce sera une agréable diversion, mais elle songe en même temps qu'elle ne pourra pas s'occuper de lui comme autrefois. Ah ! cet autrefois qui revient sans cesse en parallèle avec le présent, comme elle voudrait l'abolir. Elle se promet tout de même de profiter de sa venue pour s'amuser. Elle espère que sa présence fera fuir cette sensation d'ennui qu'elle éprouve depuis quelques semaines, et qui se fait plus intense au milieu des amusements que durant ses longues heures de travail.
Pierrette vêtue d'une robe bleue à pois blancs, un large chapeau sous lequel sa figure disparaît aussi bien que ses cheveux, se dirige vers la basse-ville. Elle ne sait pas, et ne vous croirait pas si vous le lui disiez, que dix pas derrière elle, ralentissant l'allure, quand il prévoit qu'une vitrine peut attirer l'attention de la jeune fille, et lui livrer en même temps son identité, Charlie la suit afin de se procurer des renseignements qu'il n'a pas voulu demander à des étrangers. Il saura enfin où elle travaille. Il ignore encore où elle demeure, mais il se jure de le découvrir avant longtemps.
Il l'examine : toujours la même démarche fière et bien balancée, toujours ce port de tête si altier ; la ruine ne l'a pas abattue. Il la regarde pénétrer dans l'immeuble et reste à faire les cent pas à la basse-ville. À quelle heure peut-elle bien aller dîner ? il suppose midi. Vers cette heure, il revient flâner aux alentours de l'établissement dans lequel Pierrette est entrée ce matin ; il consulte sa montre : midi et quart, midi vingt, midi trente-cinq. Des hommes, des femmes, des jeunes gens le dépassent pressés, les uns se précipitent vers l'escalier et gagnent la partie haute de la ville, les autres se dirigent droit devant eux, ils vont vers Saint-Roch, d'autres enfin s'engouffrent dans des trams débordants, ils iront donc jusqu'à Saint-Sauveur ou Saint-Malo, plus loin aussi peut-être, à Limoilou. Puis le flot humain cesse de le frôler, la rue redevient déserte, seul le klaxon d'un camion ou d'une automobile jette un appel strident avant de s'engager au tournant d'une rue. Alors, se dit-il, je l'ai manquée, je suis venu trop tard, elle a dû s'enfuir à midi tapant ou même un peu avant, elle m'a échappé. Je me reprendrai une autre fois. Si je savais pour quelle maison elle travaille, comme le premier venu je m'informerais à quelle heure la fermeture. Mais les données que je détiens ne me suffisent pas. Comment savoir ? Dans cet édifice il y a de nombreux bureaux. Il s'entête. Je reviendrai ce soir à cinq heures. Aujourd'hui je n'ai rien autre à faire. Je veux savoir et je saurai.
Pas une minute il ne songe qu'il peut paraître ridicule. Cinq heures moins un quart, et déjà Charlie est à son poste d'observation. Pierrette sort ; son patron lui offre de prendre place dans sa voiture qui stationne à quelques pas. Elle passe tout près de lui, elle frôle de sa manche légère la rude étoffe de son habit, mais elle lui tourne le dos, et dans sa précipitation afin de ne pas faire attendre, elle n'a pas remarqué un homme immobile sur le trottoir. Lui a senti un grand désir, un désir fou de l'arrêter au passage, de lui souffler : Pierrette ; mais il y a de si nombreux mal appris dans cette partie de la ville qui ennuient les jeunes filles, qu'il se retient ; elle ne reconnaîtrait pas sa voix, elle continuerait son chemin sans se retourner. Charlie se dit : je la filerai en taxi. Mais pour héler une voiture, il faut au moins en voir une. Enfin une machine à vide. Le jeune homme n'a pas encore perdu de vue la limousine qui emporte Pierrette. Il commande au chauffeur : suivez cette Packard No 12388. Le chauffeur a-t-il mal compris l'indication ? a-t-il perdu la piste à une minute où le trafic était plus dense ! Toujours est-il que Charlie s'aperçoit tout à coup que la Packard 12388 n'est plus en vue. Il maugrée entre ses dents, commande au conducteur de stopper, paie et descend. Comme cela lui ferait du bien, de passer sur le dos de cet imbécile qui n'a pas su faire son travail, le mécontentement qui gronde dans son âme, à l'ordinaire si paisible. Pas une minute il a pensé se faire conduire à l'hôtel, tellement il se sent en colère.
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