Ma vie d'enfant - MAXIME GORKI
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Présentation Ma Vie D'enfant de MAXIME GORKI
- eBookAVANT-PROPOS
Par ses ouvrages antérieurs, on a pu se faire une idée, à peu près exacte, de la vie tourmentée, douloureuse, féconde que mena, dès l'adolescence, le grand romancier russe.
Tour à tour marmiton, boulanger, vagabond, débardeur, pèlerin, Maxime Gorki (de son vrai nom Alexis Pechkof) a connu tous les mondes, côtoyé toutes les misères, subi toutes les privations, frôlé toutes les laideurs et senti toutes les beautés, jusqu'au jour où, désespéré, à vingt ans, il se tira dans la poitrine cette balle qui lui troua le poumon gauche, le laissant incurablement malade pour le reste de ses jours.
Ce furent ensuite les liaisons avec de pauvres étudiants, avec ceux qui « se nourrissent, selon le mot de Turguenief, de privations physiques et de souffrances morales », ce furent enfin des années d'étude ardente, les premiers essais, la notoriété, la grande, l'universelle gloire.
Tout cela, avons-nous dit, nous le savions sinon en détails, au moins en partie, par les oeuvres où Gorki s'est mis en scène lui-même et qui reflètent, sous les couleurs les plus variées, les différents milieux dans lesquels il a vécu.
Mais les années de son enfance restaient impénétrables et comme ensevelies dans une sorte de brume mystérieuse et troublante.
Souvent, cependant, les admirateurs, les amis avaient supplié l'écrivain de leur faire quelques confidences. Ils voulaient savoir par quelle série d'épreuves cette âme était passée ; comment s'était formé cet autodidacte génial, à la fois tendre et violent, doux et révolté.
Gorki s'était toujours montré rebelle à ces curiosités. Trop de souvenirs pénibles l'étreignaient à évoquer ces heures lointaines, à mettre à nu tant de misères morales, à dévoiler tant de brutalités, à raviver tant de blessures encore saignantes.
Patiemment, durant des années, les amis revinrent à la charge et Gorki céda.
En hiver 1913, à Capri, gravement malade, appréhendant même une issue fatale, il se résolut à exhumer du passé les souvenirs dormant sous la cendre des ans et à écrire ces mémoires, qui reconstituent la première partie, tout à fait ignorée, de sa vie.
La connaissance de cette existence d'enfant, de cette petite âme si sensible, en butte aux brutalités d'une tyrannique organisation sociale, éclaire merveilleusement la figure du romancier, explique son inlassable amour de la liberté et de la justice, ainsi que sa foi inébranlable en une régénération russe : amour et foi qui ont fait de sa vie d'homme et d'écrivain un apostolat et un sacerdoce.
Aucune lecture n'est plus émouvante à l'heure actuelle que le récit de cette formation initiale d'une âme de révolutionnaire russe.
SERGE PERSKY.
Près de la fenêtre, dans une petite pièce presque obscure, mon père, tout de blanc vêtu et extraordinairement long, est couché sur le sol. Les doigts de ses pieds nus, animés d'un mouvement bizarre, s'écartent l'un de l'autre spasmodiquement, tandis que les phalanges caressantes de ses mains posées avec résignation sur sa poitrine restent obstinément contractées. Le regard joyeux de ses yeux clairs s'est éteint ; le visage si bon d'ordinaire apparaît morne et la saillie de ses dents entre les mâchoires distendues emplit mon coeur d'un vague effroi[1].
En jupe rouge, à demi vêtue, ma mère s'est agenouillée près de lui et, au moyen d'un petit peigne noir dont j'aime à me servir pour scier les écorces des pastèques, elle partage les longs et souples cheveux de mon père qui lui retombent obstinément sur le front. Sans arrêt, d'une voix pâteuse et rauque, elle parle, et de ses yeux gris boursouflés de grosses larmes s'égouttent comme des glaçons qui fondraient.
Grand'mère me tient par la main ; c'est une femme au corps grassouillet, surmonté d'une grosse tête aux yeux énormes sous lesquels bourgeonne un nez comique et mou. Toute sa personne apparaît noire, flasque et étonnamment intéressante. Elle pleure aussi, accompagnant d'une harmonie particulière et vraiment agréable les sanglots de ma mère. Secouée de frissons, elle me tire et me pousse vers mon père, mais je résiste et me cache derrière elle, car je suis gêné et j'ai peur.
Jamais jusqu'à ce jour je n'avais vu pleurer les grandes personnes, et je ne parvenais pas à comprendre les paroles que me répétait ma grand'mère :
¿ Dis adieu à ton père, tu ne le reverras plus jamais, il est mort, le pauvre cher homme ; il est mort trop tôt ; ce n'était pas son heure¿
Je venais de quitter le lit où une grave maladie m'avait retenu. Je cherchai à fixer mes souvenirs. Oui, durant les jours passés dans ma chambre, mon père, je me le rappelai fort bien, m'avait tenu compagnie, me soignant et me distrayant et puis, tout à coup, il avait disparu et la grand'mère, une personne étrangère, était venue le remplacer.
¿ D'où sors-tu ? lui demandai-je.
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