Aucune créature - Robert Charbonneau
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Présentation Aucune Créature de Robert Charbonneau
- eBookGeorges Hautecroix suivait un étroit sentier de terre battue dans une pinède. Les conifères, longs et effilés ¿ si serrés les uns contre les autres que le soleil ne traversait pas leurs têtes ¿ tenaient à un sol rougi sous plusieurs couches superposées d'aiguilles pourries et rouillées. Et la lumière dans ces maillons de verdure prenait l'aspect d'une brume vaporeuse à travers laquelle apparaissait la masse des arbres. Il avançait toujours au pas de course. Bientôt les arbres s'espaçaient et il se retrouvait au pied d'une rue montante, où toutes les maisons, situées du même côté de la chaussée, étaient vides, ouvertes au vent et à la pluie de tous leurs carreaux éclatés. Une ampoule oubliée illuminait lugubrement des tessons de bouteilles au fond d'une cabine téléphonique éventrée. Tout indiquait une évacuation précipitée des lieux, à la suite d'une épidémie, pensa-t-il. Un ciel bas, fuligineux colorait la rue d'une lueur fauve. Il marchait lentement vers le sommet de la côte qu'un rideau de hautes herbes dissimulait au regard. Et, tout-à-coup, devant lui se dresse un homme de haute taille, un marteau à la main, l'oeil homicide. Georges, médusé, sent qu'il perd de précieuses secondes à examiner son agresseur comme si les détails qu'il observe avaient une importance plus grande que sa sécurité immédiate. L'homme, dans la quarantaine avancée, porte un complet bleu marine qui fait paraître plus bleu l'éclat de son regard ; il a la lèvre mince, le nez recourbé et fin, les souliers déformés par un défaut qui porte son pied à rouler en dehors en marchant. Après une brève hésitation, l'homme bondit dans sa direction et Georges plonge dans le bois de sapins rouges, se déchirant à des milliers de piolets. Dans un autre cauchemar, il courait rue Amherst, en direction de l'arrêt de tramway de la rue Cherrier où, enfant, il avait été témoin d'un vol de sac à main qui avait fortement ébranlé sa sensibilité. Derrière le feuillage se dressait la bibliothèque municipale et la rangée de façades obliques qui jouxtent le petit square, rue Sherbrooke. Et, tout aussi soudainement que dans les autres visions, au sommet de la côte où il arrivait hors de souffle, surgissait son agresseur.
Il s'éveilla brusquement, l'âme tourmentée, le corps baigné de sueurs. Il avait l'impression terrifiante de ne pouvoir bouger. Dormait-il encore ? La fièvre incendiait son front et un relent de cambouis lui épaississait la bouche. Il se débattait intérieurement dans une sorte d'état cataleptique. Sa pensée même le fuyait, lui devenait étrangère. Pourtant, rien ne l'empêchait, croyait-il, de rompre le cercle infernal où il était retenu ¿ s'il le voulait avec assez de force ¿ de quitter son lit, cette maison hallucinée, de s'enfuir dans la rue, de se jeter contre les passants et de rentrer de cette façon perverse dans l'univers du tangible, du mouvant. Mais justement, il n'en faisait rien, immobile au fond de son lit bouleversé, insensible aussi, ne pouvant fuir en lui cette brûlure qui le résumait tout entier, ni échapper à cet ultimatum que, de son lit d'hôpital, Lucien Guilloux venait de lui adresser.
Autour de lui, les murs jaunis de sa chambre, avec leurs taches d'eau, les tableaux qu'il aimait, la constellation des photos d'enfants, la haute commode en placage d'ébène, les doubles rideaux cramoisis dans l'encadrement de la fenêtre, tout ce décor familier, vidé de substance, semblait flotter hors du temps. Dans une ronde vertigineuse, des sensations, violemment brassées, voltigeaient, tournoyaient, puis s'abattaient au fond de sa conscience. Depuis son enfance, Georges décapait les mots, déclenchait en eux des mutations, se jouait à les coller aux choses ou à les priver de tout contenu. Et maintenant, il se sentait la proie de mots. Il pensa : « J'agonise ! » mais il ne le croyait pas. Les mots, vidés de leur pulpe, n'avaient plus de signification. Il essaya de faire le silence en lui, de rassembler ses esprits. Si perspicace quand il s'agissait des personnages de ses romans, des gens qu'il croisait dans la rue, il perdait pied dès que ses propres émotions étaient en jeu. Il devait plus tard se dire que ces cauchemars avaient un côté prémonitoire dont il n'avait pas su tenir compte. Un autre serait remonté aux sources de cette impulsion irraisonnée. Dépouillé de sa gangue, le problème eût-il pu subsister ?
Mais pourquoi eût-il cherché à ses songes une explication autre que l'ébranlement de sa sensibilité à la nouvelle de la maladie de son vieil ami Lucien Guilloux. Ce dernier, à qui il avait adressé les épreuves de son récent ouvrage, lui demandait en substance : « Qu'as-tu fait de ta vie ? » « On dirait que tu as manqué ton rendez-vous avec le bonheur ? » Ces mots surnageaient de la terrible lettre.
À la fin, il s'arracha de sa torpeur et sauta du lit. Tout en s'habillant sans hâte, encore lourd des idées qui s'interposaient entre lui et la réalité, il allait comme un somnambule d'une extrémité à l'autre des deux pièces qui lui étaient réservées. Dressé à l'observation de son comportement et toujours à l'affût de ses moindres sensations, il pensait chacun de ses gestes. Même les plus simples s'accompagnaient de réflexions. Il s'arrêta devant la glace. Ce qu'il voyait, c'étaient des souvenirs de son visage, des observations superposées de ses traits, des interprétations désuètes qui avaient cessé de correspondre à la réalité de cette figure invisible à celui qui la portait. La veille, dans la nuit commençante, rue Sherbrooke, la moire d'une montre de joaillier lui avait renvoyé sa silhouette légèrement empâtée par la quarantaine¿ Il contempla sa tête forte, aux cheveux noirs encore rebelles, ses yeux gris, vifs, pénétrants, son sourire amer, retenu, nuancé aux commissures d'un rien de mépris. Il s'entendit soupirer. C'était une sorte de plainte brève qu'il lui arrivait de laisser échapper en revivant en esprit un souvenir pénible. Comme si l'âme totalement submergée par ce retour du passé cessait un moment sa surveillance. Jeanne s'inquiétait ¿ c'était presque toujours en sa présence que cela se produisait ¿ mais il ne savait lui donner aucune explication rassurante. Il lui répugnait également en effet de mentir ou de confesser le sentiment qui lui avait arraché cet aveu instinctif.
Nous nous accommodons bien des défauts de notre corps. Ainsi, à l'époque où on lui avait fabriqué ses premières lunettes, pour corriger un léger défaut qui fit son apparition environ sa vingt-cinquième année et disparut peu après, il se plaisait à porter sans besoin ces verres parce que, croyait-il, la monture de corne qui les bordait accentuait le caractère de son visage. Il était maigre alors et ses traits avaient quelque chose de rigide que l'âge et l'embonpoint avaient atténué.
Il fut arraché à sa rêverie par la voix de sa femme. Le messager d'un atelier de photographie apportait les épreuves d'un portrait commandé par son éditeur pour le lancement de son dernier ouvrage, celui justement que Lucien Guilloux avait lu en manuscrit et qui avait suscité sa lettre. Il décacheta la grosse enveloppe brune et en tira un jeu de photos sépia, sachant d'avance que celles-ci lui déplairaient. Il ne se reconnaissait jamais dans Les photos qu'on faisait de lui. « Je ne m'habitue pas à me voir tel que j'apparais aux autres », pensa-t-il. Devant la caméra, ses traits se dissolvaient, son âme se désintégrait, ne laissant qu'une coquille. C'est ainsi pourtant qu'on le voyait ; un homme de quarante-cinq ans. Mais ce chiffre le touchait peu. Il ne le sentait pas. On a vingt ans, trente ans pour soi ; on a quarante-cinq ans pour les autres. Il se produit à quarante ans une fissure que l'esprit ne traverse pas volontiers. D'autre part, certains visages mettent du temps à se révéler, à devenir ce qu'ils sont. Us disent trop ou trop peu. C'était le cas du père de Georges jusqu'à l'âge de soixante ans.
Jeanne s'était approchée et regardait les épreuves par-dessus l'épaule de son mari.
¿ Ce portrait me déçoit, dit-il.
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