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?uvre complète de Charles Toubin - CHARLES TOUBIN

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      eBook - Charles Toubin 29/01/2014
    • Format : Epub2
    • Auteur(s) : CHARLES TOUBIN
    • Editeur : Gilbert Terol
    • Langue : Français
    • Parution : 29/01/2014
    • Format : Epub2
    • Compatibilité : Desktop, Liseuse, Windows, iOS, Android
    • ISBN : 1230000213856



    • Un jour qu'au bord du bois je venais de cueillir quelques daphnés précoces, un homme déboucha devant moi d'un hallier : ? Oh ! oh ! dit-il en apercevant mes fleurs ; déjà du bois-gentil ! Défiez-vous-en ; il vous portera malheur.

      Je levai les yeux vers celui qui me parlait ainsi : c'était un homme d'une soixantaine d'années, petit, maigre, à l'oeil encore vif, à la physionomie franche et cordiale. Il avait la veste et le pantalon de bage, et tenait une serpette à la main.

      ? Comment cela ? lui dis-je. Ce bois-gentil me portera malheur ?

      ? Oui, oui, me répondit-il, si vous voulez me croire, vous le jetterez ; autrement les yeux vous cuiront.

      Je le priai encore de s'expliquer. Au lieu de me répondre, il alla à un autre hallier et se mit à y donner de droite et de gauche de grands coups de serpette. Je vis alors qu'il échenillait. ? Holà, brave homme, lui criai-je, auriez-vous par hasard entrepris d'écheniller tout le bois ? Vous auriez vraiment fort à faire. ? Mais déjà il avait disparu dans le buisson et ne m'entendait plus.

      De retour à la ville, je m'informai s'il y avait contre le bois-gentil quelque superstition locale ; mais je ne pus rien découvrir. ? Et qui vous a dit cela ? me demanda une des personnes à qui je m'étais adressé. ? Je fis aussi exactement que possible le signalement de mon homme à la veste de bage. ? Et vous l'avez rencontré dans le bois ? ajouta-t-on. ? Dans le bois même ; il échenillait. ? Alors ce ne peut être que le père Jean-Denis ; c'est sa manie d'écheniller. ? Le père Jean-Denis ! me dis-je. Je l'ai connu étant enfant. Oui, je me le rappelle ; nous l'appelions l'homme des bois ; il avait toujours des noisettes ou quelque autre chose à nous donner. J'ai bien regret de ne l'avoir pas reconnu plus tôt.

      A quelques mois de là, le bruit se répandit un jour dans Salins qu'un habile prédicateur devait se faire entendre à je ne sais plus quelle neuvaine. C'était un prêtre du pays, mais qui occupait une cure dans un diocèse lointain ; il n'était pas venu dans sa ville natale depuis fort longtemps. J'allai à la neuvaine ; l'église était remplie à ne pas y loger en plus un enfant sur les genoux de sa mère. Dès les premières paroles du prédicateur, j'entendis un cri à quelques pas de moi, et au même moment une lourde masse tomba sur la dalle. C'était un homme qui venait de s'évanouir ; on l'emporta. Le premier trouble passé, le prédicateur continua son sermon : je n'ai pas souvenir d'en avoir entendu qui m'ait plus vivement ému.

      Au sortir de l'église, on ne s'entretenait de tous côtés que de l'accident survenu. ? Ce pauvre Jean-Denis ! disait un homme à cheveux déjà blancs. Ce sont ses idées qui le reprennent, je le parierais. ? Jamais malade n'excita un intérêt plus vif. Quelqu'un prit la parole : ? Tranquillisez-vous, ce n'est rien ; je viens de chez lui, il n'a fallu qu'un peu d'éther. Il ira demain à la vigne. ? Ah ! tant mieux ! répondit la foule tout d'une voix. ? Jean-Denis, me dis-je, toujours Jean-Denis. Il y a une histoire là-dessous ; il faut que je la sache et dès demain.

      Le lendemain j'allai aux informations, mais sans beaucoup de succès. Les jeunes ne savaient rien, les vieux avaient oublié. Tout ce que je pus apprendre, c'est que Jean-Denis avait éprouvé dans sa jeunesse une étrange et terrible passion, ce qui, au lieu de satisfaire ma curiosité, ne put que l'irriter davantage. J'avais encore une autre raison de désirer faire la connaissance de Jean-Denis. Je savais qu'il parlait cette bonne vieille langue d'autrefois dont quelque précieux dicton disparaît tous les jours avec quelque bonne vieille coutume, sans qu'on puisse dire qui y perd le plus, de l'art ou des moeurs. Pas on vigneron ne citait un de ces naïfs adages populaires que nous aimons tant à entendre sans ajouter « comme dit le père Jean-Denis. » Comme dit le père Jean-Denis était le passeport obligé et comme la béquille de tout vieux mot qui, malgré son grand âge, prétendait à circuler encore. Je continuais à rencontrer Jean-Denis de temps en temps dans le bois ; mais dès que je voulais le questionner sur sa vie, il faisait la moue et me tournait le dos. Un jour enfin je fis avec quelques amis une partie de chasse dans le bois. Je flânais, le fusil sur l'épaule, en attendant le dîner, quand tout à coup j'entendis, à quelques pas de moi, deux voix qu'il me sembla reconnaître. Je me dirigeai de ce côté, et j'aperçus le père Jean-Denis en discussion vive avec le garde Grappinet. Jean-Denis, qui était passionné oiseleur, avait tendu ! ne source, et Grappinet, le plus farouche de tous les forestiers, menaçait de déclarer procès-verbal au pauvre oiseleur. J'arrivai à temps pour décider le garde, que je connaissais depuis longtemps, à fermer les yeux sur ce mince délit. Jean-Denis me serra chaleureusement la main. ? Bon, me dis-je, il n'a plus rien à me refuser ; pour le coup je tiens mon histoire. ? Par malheur en ce moment même je fus rejoint par mes compagnons de chasse, et mon histoire me glissa encore entre les doigts.

      Vinrent les vendanges. Un soir, comme j'étais à la vigne, une averse soudaine dispersa tous les vendangeurs sans qu'on eût même le temps d'achever l'ordon ; je me réfugiai dans une de ces cabanes de pierre qui servent d'abri aux vignerons pendant les orages d'été. A peine étais-je là depuis quelques minutes, et le temps commençait à me paraître singulièrement long, quand arriva tout mouiller, tout essoufflé, le père Jean-Denis. Je ne l'avais pas revu depuis son aventure du bois. Il me remercia dans les termes les plus expressifs, et finit par me dire que s'il pouvait m'être de quelque utilité, il était à moi, bras, coeur et tête.

      ? Parbleu, lui dis-je, père Jean-Denis, racontez-moi votre histoire ; c'est moi qui vous devrai du retour.





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