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Le Purgatoire - Andrée Thierry Sandre

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      Présentation Le Purgatoire de Andrée Thierry Sandre

       - eBook

      eBook - Andrée Thierry Sandre 22/02/2021
    • Format : Epub2
    • Auteur(s) : Andrée Thierry Sandre
    • Editeur : Gilbert Terol
    • Langue : Français
    • Parution : 22/02/2021
    • Format : Epub2
    • Compatibilité : Android, Windows, iOS, Liseuse, Desktop
    • ISBN : 1230004574903



    • Deux soldats du 85e Saxon me conduisaient à travers champs vers l'intérieur des lignes ennemies.

      J'ouvrais de grands yeux. Les feldgraù[1] se démenaient autour de nous. Ils couraient en déroulant des fils téléphoniques, jurant, soufflant, braillant ; d'autres, pliés en deux sous le sac ou par la peur, l'arme à la main, se dirigeaient, en colonne par un, vers notre tranchée conquise, pour l'occuper ou pour tenter d'aller plus loin ; d'autres revenaient en hurlant : des blessés. Car l'Allemand qui souffre pousse des cris. Je marchais lentement vers l'arrière, leur arrière, tout étonné de passer sans accident au milieu du flot de balles par quoi nos unités de soutien limitaient le succès des vainqueurs. Ainsi j'arrivai au bord d'un ravin très encaissé et fort boisé : le ravin du Bois-Chauffour.

      C'était le 9 mars 1916, près du village de Douaumont.

      Toute la pente du ravin était creusée de trous individuels ou de trous pouvant contenir quatre ou cinq hommes. De légers toits de branchages et de toiles à tentes les transformaient en frêles gourbis où du moins l'on pouvait s'abriter contre la neige de ce jour-là. De la fumée sortait de quelques-uns de ces gourbis : les réserves allemandes se chauffaient. Deux mitrailleuses étaient braquées vers le ciel, attendant qu'un avion français entrât dans leur champ de tir.

      Par un escalier taillé à pic en pleine pente raide, je descendis.

      Des soldats, de gros cigares blonds à la bouche, me regardaient avec joie.

      ? Offizier ? demandaient-ils.

      ? Ia, répondait l'un ou l'autre de mes gardiens.

      ? Offizier ! répétaient-ils d'un air ébloui, comme si j'eusse été un général de bonne prise.

      Mais pas un ne m'adressa la parole.

      Mes gardiens me conduisirent à un jeune feldwebel coiffé de la casquette. Il parlait français.

      ? Officier ?

      ? Oui, répondis-je.

      ? Artilleur ?

      ? Non, chasseur à pied.

      ? Ah ! Vous partirez ce soir. Maintenant, nous n'avons pas le temps, et puis il y a du danger.

      Il me quitta et mes gardiens, m'ayant salué, me laissèrent.

      Une cabane de branchages, à l'entrée de laquelle flottait un petit drapeau blanc à croix rouge, servait de poste de secours. Un médecin, à lunettes d'or, légèrement ventru, nu-tête, procédait aux premiers pansements et à l'évacuation des blessés. Les hommes faisaient queue devant la porte. Ils étaient nombreux. Je perçus nettement cette odeur qu'on trouvait dans les tranchées allemandes et dont garderont le souvenir ceux qui furent à une attaque victorieuse ; car l'Allemand a une odeur particulière. Les blessés légers, munis d'une étiquette, partaient à pied et seuls. Les grands blessés étaient placés sur une toile de tente ou sur une capote, et quatre hommes valides les emportaient. Pour cette besogne on employait surtout des Français chasseurs ou soldats ? qu'on venait de capturer. Et tous s'enfonçaient dans le bois, gravissant l'autre pente du ravin, vers les Chambrettes, où éclataient nos 75 avec des claquements de rage. Les blessés français, peu nombreux à cause du massacre qui en avait été rude, amenés ici par des brancardiers allemands, étaient couchés le long du poste de secours, dehors. Le médecin à lunettes ne s'occupait d'eux que lorsqu'il n'avait plus d'Allemands à soigner.

      Devant la cabane de la Croix-Rouge, il y avait un cimetière. Une centaine de tombes alignées, avec des croix de bois peintes en noir, surmontées d'un casque recouvert du manchon gris, ou d'une calotte de campagne à bandeau rouge. Sur quelques-unes, des fleurs. Quelques inscriptions, un nom, un numéro de régiment, une date. Deux soldats creusaient hâtivement de nouvelles fosses.

      Par groupes accrochés à la pente du ravin, au milieu des gourbis, d'armes brisées, de vieux papiers et d'ordures, qui me rappelaient certains campements du temps de la Marne, les soldats allemands et les prisonniers français s'essayaient à une conversation faite d'un peu de petit-nègre et de beaucoup de gestes. Ces Allemands n'avaient pas l'air féroce. Est-ce parce qu'ils étaient Saxons, et la légende est-elle vraie qui présente les Saxons comme moins âprement sauvages que les Prussiens ou les Bavarois ? Peut-être. Ils étaient au repos, en réserve, et leur aménité ne leur venait peut-être aussi que du contentement qu'ils éprouvaient à n'être pas allés à l'assaut ce jour-là. Plusieurs portaient avec désinvolture le réservoir métallique où se détachait, en gros caractères, ce mot affreux : « Flammenwerfer ». Mais tous se montraient humains pour l'instant. Aux prisonniers ils offraient des cigares, et du pain quelquefois.

      ? Pain K. K. ? demandait un chasseur.

      ? Ia, Ia, répondait un grand gaillard. Gùt, Gùt. (Bon, Bon).

      ? Noir, reprenait l'autre, dégoûté.

      ? Ia, Ia.

      Et ils ne se comprenaient pas.

      Malgré le froid, une odeur de pourriture et de suint qui traînait partout, écoeurait.

      J'interrogeais les chasseurs que je trouvais.

      ? Qu'est devenu le lieutenant D*** de la 3e ?

      ? Tué, mon lieutenant.

      ? Tué ? Comment ?

      ? Enterré par une grosse marmite.

      ? Et le lieutenant P*** ?

      ? Tué, et aussi les deux frères Ch***. Le plus jeune, qui venait de la cavalerie, est mort sur le parapet de la tranchée, sabre en main. Il n'y a plus d'officiers à la 3e, ni à la 4e.

      Tué, aussi, le lieutenant G***, de la 5e compagnie, par une balle à la tempe. Pressentant sa destinée, il était monté en ligne en mettant sur sa capote la croix de la Légion d'honneur et la croix de Guerre où luisaient quatre palmes. Tué, aussi, le lieutenant S***, de la 4e.

      ? Et le capitaine V*** ?





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