Romans dauphinois - Léon Barracand
- Collection: Oeuvres de Léon Barracand
- Format eBook: Epub2 Voir le descriptif
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Extrait: PIERRETTE
C'est l'histoire de la pauvre Pierrette que je veux raconter. Ses malheurs et sa triste fin se trouvent mêlés aux premières impressions douloureuses de mon enfance. Aussi, ne saurais-je entreprendre ce récit, sans entrer d'abord dans quelques détails sur moi-même.
J'avais douze ans quand mon père mourut. Ma mère, qu'il laissait avec deux enfants dont j'étais le plus jeune, habitait, au centre d'une vaste exploitation rurale, une grande maison carrée que les habitants du village, bien que son aspect n'eût rien de seigneurial, n'appelaient jamais que « le château » Cette demeure était devenue bien sombre et le silence s'y était établi, depuis la perte que nous avions faite. Mais, près de là, la ferme qui en dépendait, n'avait rien perdu de sa gaîté et de son animation : les canards barbotaient toujours dans la mare ; les poules fouillaient, en caquetant, le fumier entassé dans la cour ; c'était le même mouvement de chevaux sortant de l'écurie ou rentrant du labour, les mêmes mugissements de boeufs et les mêmes bêlements de moutons dans l'étable.
De toutes les personnes qui habitaient avec nous, il en est une dont le souvenir me revient souvent encore. Je veux parler de Joseph, le vieux domestique de mon père. C'était un homme d'une bonté et d'un dévouement infatigables, et dont les cheveux grisonnants donnaient à la physionomie, ordinairement souriante, une douceur extrême.
Il y avait un hôte de plus à la maison, quand mon frère, qui était au collège, venait y passer les vacances. Nous faisions alors aux alentours de grandes parties de chasse et de pêche ; j'avais l'honneur de porter la carnassière ou la nasse, qui, il faut bien l'avouer, ne revenaient de toutes ces expéditions ni l'une ni l'autre bien lourdes. Mais notre père ne devait plus être là au retour pour nous dire les noms de toutes nos victimes et pour nous appeler en souriant des Nemrod !
Quelques mois s'étaient écoulés depuis le malheur qui nous avait frappés. Un jour de novembre, dans l'après-midi, je jouais seul dans l'allée de marronniers qui va rejoindre la route de Saint-Romain-sur-Isère dont on aperçoit le clocher à quelque distance. Sans m'expliquer le but de" la tâche que je m'étais imposée, - ce qui importe peu aux enfants pourvu qu'ils s'amusent, - je m'acharnais à amonceler en un seul tas toutes les feuilles tombées des marronniers et que le vent me disputait. Je me souviens que ce jour-là, la bise d'automne soufflait tristement dans les branches des arbres dépouillés. Elle roulait les pauvres feuilles avec un bruit sec, puis elle les soulevait dans les airs à une grande hauteur d'où elles allaient, en pirouettant, tomber au loin dans les plaines. Le soleil avait de pâles rayons qui s'étendaient en nappes froides sur les guérets, et je voyais sur leur surface glisser en silhouettes fantastiques l'ombre des nuages qui couraient dans le ciel. La désolation du spectacle qui m'entourait, la voix lugubre du vent dans les arbres, le tourbillonnement des feuilles qui fuyaient éperdues, la cloche de Saint-Romain qui se mit à tinter mélancoliquement et qui me fit ressouvenir que, près de l'église, se trouvait un espace étroit où la terre avait été remuée fraîchement, tout sembla se réunir pour me jeter dans une profonde tristesse, une angoisse inconnue vint me saisir et me glacer le coeur, et, me laissant tomber sur un tas de feuilles, j'y demeurai sans mouvement et sans penser à rien, les regards perdus dans le vide.
PIERRETTE
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